« Perdre la tête » de Bertrand Leclair

Thriller ? Policier ? Histoire d’amour ? Roman psychologique ? Il ne faut pas s’arrêter à des catégories lorsqu’on aborde Perdre la tête de Bertrand Leclair, récemment paru aux éditions du Mercure de France. Ni roman populaire, ni roman expérimental, l’ouvrage prend peut-être le meilleur de ces deux pratiques du roman pour un résultat palpitant. Un de ces livres qui vous happent dès les premières lignes et instaurent un véritable univers.

Le roman commence par l’imprécation énervée d’un certain Wallace envers l’usage abusif que font les romanciers de leur omnipotence. Commencer ainsi, c’est affirmer d’emblée une dimension méta-narrative qui nous fait immédiatement comprendre que l’auteur n’entend pas seulement divertir son lecteur en lui racontant une histoire, mais aussi et surtout produire une véritable œuvre d’art, avec tout ce que cela suppose de réflexion, de recul, de conscience. Commencer ainsi, c’est un peu comme brandir une pancarte avec la mention « vous ne lisez pas un roman de gare ».

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Le forum romain (Lorenzo click / Flickr)

Cependant, les ingrédients du roman populaire sont bien là. Un zeste d’exotisme, d’abord: la scène se passe en Italie, à Rome, dont plusieurs monuments apparaissent au fil du roman. Un ciel pur inondé de soleil, traçant des ombres crues sur les colonnes délabrées du forum romain. Quelques mots en italien par-ci, par-là, pour ajouter à la couleur locale. Saupoudrez un peu de piment : une relation adultère avec une belle femme, un peu délurée mais terriblement sensuelle. Un élément dramatique : un coup de pistolet. Un contexte de roman policier : une mafia omniprésente, qui étend partout ses ramifications. Une bonne dose de science-fiction, avec des savants qui tentent de terribles expériences… Encore que, en l’occurrence, il semblerait bien que la réalité se tienne très près de la fiction…

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Rome (Roberto Trombetta / Flickr)

Et Bertrand Leclair aurait très bien pu raconter tout cela dans l’ordre, ce qui aurait donné, au fond, un très bon thriller. Mais voilà, il a décidé de faire encore mieux. Car l’ensemble du roman est piégé, si bien que, sans pour autant avoir l’impression de se prendre la tête, le lecteur ne sait parfois plus trop où en donner, de la tête…

A vrai dire, le roman m’a fait penser à la fameuse Jalousie de Robbe-Grillet, qui démarre comme un bon roman hétérodiégétique façon XIXe siècle, jusqu’à ce que les indices s’accumulent qui révèlent progressivement la présence d’un narrateur obsessionnellement jaloux. Et aussi à la Modification de Butor, roman entièrement rédigé à la deuxième personne du pluriel et qui se passe aussi en Italie. Mais on pourrait tout aussi bien dire que Bertrand Leclair, après Flaubert, a voulu écrire un « livre sur rien », puisque son héros est un handicapé dans un lit d’hôpital qui ne fait rien d’autre, en plusieurs centaines de pages, que se retourner jusqu’à trouver une position confortable.

Dès la première page, nous lisons : « Il est donc et désormais écrit qu’ici tu t’appelleras Wallace, n’y revenons plus. Te voilà nommé sur la page, Wallace […] ». Il y a donc un narrateur qui n’est pas Wallace et qui se permet de temps en temps des remarques sur Wallace, dont la voix se mêle sans transition et sans guillemets à celle du « je » de Wallace. Et ce Wallace, donc, « entame le roman de sa propre vie », autrement dit, a priori, le roman que nous sommes en train de lire. A la fois auteur et personnage, et un personnage dont on rappelle le statut d’être de papier. Aussi une étude du roman devrait-elle prendre soin de distinguer le Wallace-narrateur (qui dit « je » au présent), le Wallace-personnage (qui vit les souvenirs rapportés par Wallace-narrateur) et le Wallace-auteur qui sait très bien que Wallace-narrateur n’est qu’une voix de papier. Ça va, votre tête tient toujours ?

Bertrand Leclair, en somme, se joue des conventions romanesques qui voudraient voir bien dissociés les rôles d’auteur, de narrateur, de personnage, et qui définissent le discours direct et le discours indirect comme des catégories étanches. Il n’en fait qu’à sa tête. Le roman peut se lire comme la retranscription des pensées errantes d’une personne alitée, qui par le fait même qu’elle est alitée peut s’adonner à loisir aux voyages dans les souvenirs et aux jeux d’imaginations, et qui de par sa situation même n’a accès qu’à une vision parcellaire de ce qui se joue autour d’elle. Le lecteur tente en même temps que Wallace de donner du sens à ce puzzle apparemment sans queue ni tête.

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Une romance à l’italienne (Ed Yourdon / Flickr)

Quel étourdi, ce Wallace, quel tête en l’air, s’il a pu vivre plusieurs semaines dans l’ignorance complète de ce qui se tramait autour de lui, tout occupé qu’il était par son aventure amoureuse qui lui faisait tourner la tête. Petit à petit, dans sa chambre d’hôpital, Wallace, à force de se creuser la tête, commence à comprendre des choses. Est-ce que la belle Giulia était complètement tombée sur la tête ? Ou bien serait-il donc possible que, sans jamais s’en rendre compte, il ait fréquenté de près ces parrains à la tête de la mafia dont la presse à scandale ne cesse de parler ? Mais où avait-il la tête ? Petit à petit, le doute s’insinue, et le lecteur ne sait plus trop partager ce qui relève de la déduction logique et ce qui relève de la paranoïa pathologique. Wallace est une sorte de anti-héros du vingt-et-unième siècle, tête-de-turc d’un monde qu’il ne maîtrise pas, de situations qu’il ne fait que subir et que sa position alitée ne lui permet pas de comprendre tout à fait.

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Bertrand Leclair ne nous dit pas si les protagonistes ont cédé à l’indispensable tour en Vespa. La photo est de Hendrik Liebau (Flickr).

J’en mets ma tête à couper : ce roman saura vous prendre par les tripes jusqu’à ce que vous ne sachiez plus où donner de la tête. Et ce, d’autant plus que le style de l’auteur sied parfaitement à la rumination mentale du narrateur. La langue, tout en demeurant élégante et agréable, parvient à rendre le rythme errant et le mouvement décousu d’un monologue intérieur. On parlera peut-être à ce propos  de « discours direct libre », pour reprendre une expression employée par Jacqueline Authier-Revuz. Ce style reproduit les mouvements erratiques de la pensée, les tête-à-queue de la parole intérieure, les va-et-vient du souvenir et de l’inquiétude…

Alors, si vous voulez savoir ce que ça fait de perdre la tête, littéralement et dans tous les sens, lisez le roman de Bertrand Leclair… Puisque tous les chemins mènent à Rome, autant prendre celui-là !


Image d’ent-ête : Flickr.

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10 réflexions au sujet de « « Perdre la tête » de Bertrand Leclair »

  1. Superbe article ! Superbe, non seulement parce qu’il pétille d’enthousiasme ce qui est toujours plaisant, mais aussi parce qu’il procure le sentiment d’avoir été « bel et bien » lu… Merci à Gabriel Grossi !

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