La fin du passé simple ?

Le 19 décembre dernier, paraissait dans les colonnes du Point un article d’Émilie Trevert recueillant les propos de l’essayiste Alain Borer. Cet article, intitulé « La fin du passé simple, c’est la fin d’une nuance de l’esprit », se désole de la disparition progressive du passé simple. Certains articles de presse affirment un peu vite que l’école n’enseignerait plus le passé simple. Que faut-il en penser ?

Un recul qui ne date pas d’hier

Le recul du passé simple dans l’usage courant est un phénomène qui n’est pas récent, si bien qu’il est un peu étrange de s’en offusquer aujourd’hui. Cela fait maintenant plusieurs décennies, au moins, que le passé simple n’est plus guère employé de façon courante.

Il s’agit d’une évolution linguistique et sociologique que personne n’a décidée : les langues changent en reflétant ainsi l’évolution du monde et de la société. On peut regretter, oui, la perte de nuances que cela occasionne. Mais il ne faut pas chercher à trouver de responsables. Les romanciers qui, selon l’auteur, auraient moins tendance à recourir à ce tiroir verbal, les concepteurs des programmes éducatifs qui ont reculé l’âge où les élèves font son apprentissage complet, ne font à vrai dire que suivre le mouvement.

Personnellement, je ne crois pas que le passé simple meure tout à fait. Je pense qu’il continuera d’exister dans les situations où son emploi est inévitable mais que, partout ailleurs, il continuera de régresser. Encore une fois, il ne sert à rien de déplorer une situation qui ne dépend de personne, que personne n’a cherché à provoquer, et à laquelle, de toute manière, il est inutile de s’opposer.

Enseigner le passé simple aujourd’hui

Je ne veux pour autant pas suggérer de cesser d’enseigner le passé simple. Les programmes officiels, en reculant l’âge auquel les élèves doivent apprendre la totalité des formes du passé simple, a simplement pris acte du fait que le passé simple, n’étant plus guère employé à l’oral, devient plus difficile à apprendre pour des enfants.

Entre la suppression totale de son enseignement, qui aurait en effet été bien dommageable, et la conservation totale de son enseignement au même âge, sans doute un peu difficile, la voie moyenne adoptée ne séduira sans doute pas tout le monde, mais elle a le mérite d’une certaine cohérence.

Personnellement, j’enseignerai cette année le passé simple à mes élèves de CM1. Cet enseignement sera motivé par l’étude de textes littéraires, comme par exemple le conte de La Belle et la Bête de Mme Leprince de Beaumont, celui de L’Oiseau bleu de Madame d’Aulnoy, ou encore celui de La Fée aux Larmes de Jean-Yves Masson. Conformément aux programmes, je n’attendrai donc de mes élèves que la connaissance des formes de troisième personne : c’est la seule chose que je peux exiger de mes élèves. Ce qui ne m’interdit pas, bien entendu, de proposer davantage, de montrer la conjugaison complète, et de la faire utiliser.

Passé simple, passé composé et imparfait, des usages complémentaires

Je ne crois pas à une disparition complète du passé simple, parce que son usage est complémentaire de celui du passé composé et de l’imparfait. La langue française a beaucoup étoffé ses façons de dire le passé, puisqu’elle possède trois tiroirs verbaux pour exprimer différentes nuances aspectuelles.

Certains pensent à tort que la nuance repose sur la durée de l’action. Or, il est faux de croire que le passé simple permet de décrire des actions rapides et l’imparfait des actions lentes. On peut tout à fait écrire « Mille ans s’écoulèrent » et « Une feuille tombait ». En fait, la nuance repose sur la façon d’envisager le procès.

Pour le dire rapidement, et peut-être de façon un peu simpliste, quand je dis « Mille ans s’écoulèrent », je montre que c’est quelque chose de révolu. L’action, même si elle a duré mille ans, est considérée comme un point dans le temps, un point sur la frise historique. Comme si le procès était rangé dans une boîte fermée qu’on ne pouvait ouvrir. Alors que si je dis « Mille ans s’écoulaient », c’est comme si j’ouvrais la boîte pour voir ce qu’il y a à l’intérieur. Le procès n’est plus considéré comme un tout, mais comme quelque chose d’ouvert. Les grammairiens parlent d’aspect sécant et d’aspect non-sécant.

On sent bien la nuance quand on utilise les deux tiroirs verbaux dans la même phrase : « Il lisait un livre quand le téléphone sonna. »

Quant à la distinction entre passé simple et passé composé, il s’agit surtout d’une différence de registre de langue. On pourrait très bien dire : « Il lisait un livre quand le téléphone a sonné. » À l’oral, où l’utilisation du passé simple est quasiment désuète, c’est le passé composé qui prend sa place. Il y a sans doute aussi des nuances aspectuelles.

D’où vient le passé simple ?

Ceux qui trouvent le passé simple difficile à apprendre, avec ses quatre conjugaisons en /a/ (elle dansa), en /i/ (elle obéit), en /u/ (elle courut) et en /in/ (elle revint), devraient se réjouir que nous ne parlions plus ancien français.

En effet, en ancien français, il y avait quatre conjugaisons dites faibles, plus deux conjugaisons dites semi-fortes, avec en outre de nombreuses variantes locales. On conjuguait ainsi le verbe dire (conjugaison semi-forte) de la façon suivante : Je dis, tu desis, il dist, nous desimes, vous desistes, ils distrent.

  • Le -s que nous avons aujourd’hui presque partout à la première personne n’existait pas en ancien français. Il n’est apparu qu’à partir du XIV° siècle. Au départ, on disait par exemple je feni (je finis), je vendi (je vendis), je parui (je parus).
  • Le -t à la troisième personne n’apparut que progressivement : présent dès l’origine dans les conjugaisons fortes, il s’est répandu dans les conjugaisons faibles. Pour le verbe finir, on disait ainsi il feni. Aujourd’hui, on écrirait : il finit. C’est un -t purement orthographique, non prononcé. Ce -t ne s’est pas répandu partout : aujourd’hui encore, nous écrivons il chanta.
  • Les formes actuelles en -âmes, en -îmes, en -ûmes et en -înmes, qui nous paraissent si étranges tant nous ne les utilisons plus guère, ont un accent circonflexe marquant la disparition d’un -s- qui n’était apparu qu’au XIII° siècle. En ancien français, on écrivait par exemple nous chantames, nous fenimes, nous parumes

Le « dicfro TCAF », dictionnaire des conjugaisons en ancien français, indique un certain nombre de variantes locales dans la conjugaison. Ainsi, pour le verbe oïr (ouïr, entendre):

(je) oï
(tu) oïs
(il) oï, oÿ, oït, oÿt, oiit, oïd, ooï; oïst; odi, odit; audit; oya
(nous) oïmes; oïsmes; oïns; oiens
(vous) oïstes; oïtes
(ils) oïrent, oiirent; oyerent, oyerunt

Ou encore, pour le verbe avoir :

(je) oi, oy; ou; eu; och, oc; euch, eusch, euc
(tu) oüs, eüs; aüs; euïs, ewis; euwis; awis; ous
(il) ot, out, oult, oth, od, ut; oct; eut; aut; oust, ost; eust; owist; ou; oc
(nous) oümes, eümes; eüsmes; euïmes, ewimes; awimes; aümes; oguismes; owins
(vous) oüstes, eüstes; ewistes; euwistes; awistes; oustes
(ils) orent, ourent, urent, hurent; uirent; eurent; aurent; ousent; ewissent; averent; augrent

Après cela, si vous trouvez que la conjugaison moderne est difficile, vous êtes vraiment de mauvaise foi.

Avant de conclure, je voudrais remercier ici mes professeurs d’ancien français, sans lesquels je n’aurais pu vous apporter ces précisions.

Bref, j’espère que ce petit article vous aura plu, qu’il vous aura appris quelque chose. Si vous avez aimé, n’hésitez pas à le partager sur les réseaux. Et si vous avez des questions, posez-les en commentaires !

Edit : Un nouvel article de presse vient de paraître, qui prophétise à nouveau la disparition du passé simple. Daté du 18 avril 2021, il a été écrit par Alice Develey dans les colonnes du Figaro. L’article, payant, parle d’une « lente agonie », d’un « animal en voie de disparition ».

13 commentaires sur « La fin du passé simple ? »

  1. Les articles qui crient au scandale ne tiennent pas compte de la réalité. Le passé simple est toujours dans les programmes officiels de collège…de plus des auteurs contemporains l’utilisent très naturellement dans un écrit pourtant parfois proche de la langue parlée (Houellebecq par exemple).

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  2. Pour ma part, l’emploi du passé composé ne me gêne pas et je l’utilise moi-même dans mon livre en cours pour un dialogue vivant avec le lecteur. Mais son apprentissage doit absolument toujours se faire pour que les nouvelles générations puissent avoir un accès plus facile à littérature classique.

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  3. Cela dit, il est bon de souligner, comme dans l’article rapporté, que l’opposition aspectuelle fondamentale entre ind. impft et passé simple est ‘aspect secant’ vs ‘aspect non sécant’, ce qui est généralement incompris, je l’ai constaté chaque fois que je l’indique moi-même dans des discussions ; sécant = qui se situe à un moment précis de la durée du procès qu’exprime le verbe par son sens même ; qui « coupe » en quelque sorte cette durée à un moment précis ; non sécant ou global = qui envisage globalement le procès quelle qu’en soit la durée. Ex. « Il dormit de vingt-trois heures à neuf heures » (durée du sommeil envisagée globalement par le p.s.) ; « Que faisiez-vous à minuit précise ? – Ben, je dormais » (moment précis envisagé dans la durée du sommeil sémantiquement intrinsèque à ‘dormir’).

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  4. Et dire que certaines voies s’élèvent pour qu’en plus du français et de l’anglais, les écoliers soient obligés d’apprendre la langue locale de la région où ils sont scolarisés. Obligés d’apprendre à dire « chanter » au passé simple en trois langues … Et pendant ce temps-là, certains jeunes d’ailleurs apprennent à parler l’anglais, l’arable, le russe, le chinois, l’allemand et l’italien … en plus de leur langue natale et de la langue natale …

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