Arthur Rimbaud : les étrennes des orphelins

C’est l’un des tout premiers poèmes d’Arthur Rimbaud. C’est par ce poème que s’ouvrent les Œuvres complètes du poète dans la Pléiade. Dans l’édition « folio classique » de Louis Forestier, il arrive en deuxième position au sein des « Premiers écrits ». Arthur Rimbaud avait seulement 16 ans lorsqu’il composa ce poème en 1870. Ce poème qui traite d’enfance et de solitude témoigne du grand talent qui habitait déjà le poète ardennais malgré un si jeune âge. Lecture et commentaire.

I

La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encor alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève…
− Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;
Leur aile s’engourdit sous le ton gris des cieux ;
Et la nouvelle année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant…

II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…

Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique en son globe de verre…
— Puis, la chambre est glacée… on voit traîner à terre,
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose !
On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…
— Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D’exciter une flamme à la cendre arrachée,
D’amonceler sur eux la laine et l’édredon
Avant de les quitter en leur criant : pardon.
Elle n’a point prévu la froideur matinale,
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?…
— Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
C’est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.
— Et là, — c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère…

 

III

Votre cœur l’a compris : − ces enfants sont sans mère.
Plus de mère au logis ! − et le père est bien loin !…
− Une vieille servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée
S’éveille, par degrés, un souvenir riant…
C’est comme un chapelet qu’on égrène en priant :
− Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux…
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher…
On entrait !… Puis alors les souhaits,… en chemise,
Les baisers répétés, et la gaîté permise ?

 

IV

Ah ! c’était si charmant, ces mots dits tant de fois !
— Mais comme il est changé, le logis d’autrefois :
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
Toute la vieille chambre était illuminée ;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer…
— L’armoire était sans clefs !… sans clefs, la grand armoire !
On regardait souvent sa porte brune et noire…
Sans clefs !… c’était étrange !… on rêvait bien des fois
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
Et l’on croyait ouïr, au fond de la serrure
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure…
— La chambre des parents est bien vide, aujourd’hui :
Aucun reflet vermeil sous la porte n’a lui ;
Il n’est point de parents, de foyer, de clefs prises :
Partant, point de baisers, point de douces surprises !
Oh ! que le jour de l’an sera triste pour eux !
— Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,
Silencieusement tombe une larme amère,
Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

 

V

Maintenant, les petits sommeillent tristement :
Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !
— Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose…
— Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d’eux repose…
Ils se croient endormis dans un paradis rose…
Au foyer plein d’éclairs chante gaîment le feu…
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
La nature s’éveille et de rayons s’enivre…
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil…
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire…
On dirait qu’une fée a passé dans cela !…
— Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris… Là,

Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : « À notre mère ! »

Un poème qui raconte une histoire

Ce qui frappe à première vue, c’est la longueur du poème. Nous sommes bien au-delà des quatorze vers du sonnet. Largement au-delà : 104 vers ! Et ceux-ci, bien que regroupés en cinq parties, ne sont pas partagés en strophes. Le poème se présente sous la forme de longs blocs de vers. Les rimes sont suivies. Il n’y a donc pas de schéma rimique particulier.

Le choix de cette forme s’explique par la prédominance du récit dans ce poème. C’est avant tout un poème qui raconte une histoire. L’histoire de deux enfants dont on se rend vite compte qu’ils sont orphelins. On peut donc commencer par s’attacher à retracer les étapes de ce récit.

Deux enfants dans une chambre, un matin d’hiver…

« La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement. »

La première partie du poème pose le cadre du récit : une chambre, un matin d’hiver, où deux enfants chuchotent doucement. Cette présentation du décor n’est pas neutre : l’expression « pleine d’ombre » est plus lugubre que ne l’aurait été l’adjectif obscure, le choix des adjectifs « triste et doux » laisse d’emblée planer une atmosphère morose. Les enfants ont le front penché : attitude grave et sérieuse, là où l’on aurait attendu des cris et des rires.

Cette tristesse intérieure à son reflet dans le paysage extérieur, la frilosité des oiseaux, la grisaille du ciel. L’allégorie de la « nouvelle Année » signale également un état d’esprit complexe, entre joie et morosité :

« Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant. »

La « nouvelle Année » est représentée sous les traits d’une reine qui ne se déplacerait pas sans sa « suite ». Mais c’est une « suite brumeuse » : la nouvelle année est accompagnée d’un triste brouillard. Les « plis de sa robe neigeuse » auraient pu avoir quelque chose de grandiose et de sublime, mais la précision « laissant traîner » met surtout en évidence la lourdeur de cette robe pesante. Il faut ici surtout admirer les oxymores « sourit avec des pleurs, et chante en grelottant », qui traduisent un état d’âme paradoxal : dans la joie du renouveau de la nouvelle année s’immisce une sensation sourde de tristesse.

Les interventions du narrateur

C’est donc par un récit à la troisième personne, un récit hétérodiégétique, qu’Arthur Rimbaud présente la situation des deux orphelins. Le poète nous les montre en train de murmurer doucement dans le matin calme. Il faut attendre le milieu de la deuxième partie du poème pour qu’apparaisse la cause de cette tristesse diffuse : les « vêtements de deuil » signalent la mort récente d’un proche. Ce n’est qu’au début de la troisième partie qu’apparaît la phrase « Ces enfants sont sans mère », qui lève toute ambiguïté.

Au sein de ce récit, le narrateur ponctue sa description d’interventions destinées à mettre en évidence la dimension pathétique de la situation des deux enfants :

« – Puis, la chambre est glacée… on voit traîner à terre
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose !
On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…
– Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ? »

Le pronom « on » représente déjà en soi un indice discret de la présence du narrateur, qui organise la description et apporte un jugement, la sensation d’un manque. Puis l’intervention du narrateur se fait plus nette encore, sous la forme d’une question oratoire qui accentue le caractère tragique de l’absence de mère pour ces enfants.

Les allers et retours dans le temps

Autre indice de la prise en charge du récit par un narrateur, les allers et retours dans le temps. Les troisième et quatrième partie opposent ainsi, à ce triste présent endeuillé, les souvenirs d’un passé plus heureux. On notera, dans ces deux parties, la présence de nombreuses exclamations, qui sont autant de cris de joie.

« – Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore ! »

On relèvera, dans ce passage, le champ lexical de la lumière, le rythme de l’énumération et les répétitions qui miment cette « danse sonore ».

Le réel et le rêve

Plusieurs rêves parsèment ce récit. Dès le troisième vers, les enfants ont le front « alourdi par le rêve ». L’irréel surplombe sans cesse la réalité de ces deux enfants.

Dans la deuxième partie du poème, c’est « comme un lointain murmure » qui se fait entendre :

« Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…
Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique en son globe de verre… »

Ce son qui laisse « pensifs » les enfants et qui les fait « tressaill[ir] » renvoie probablement à des souvenirs du temps où les orphelins avaient encore leur mère. L’expression « comme un lointain murmure » est vague : Arthur Rimbaud a peut-être voulu laisser planer un peu de mystère sur ce son qui semble venir de loin, comme s’il était rêvé.

Toujours dans la deuxième partie du poème, Arthur Rimbaud évoque aussi le « rêve maternel » :

« Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
Comme de beaux oiseaux blancs que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches ! »

La comparaison avec les oiseaux dessine l’idéal d’un sommeil doux et paisible. La diérèse sur le mot « visions » signale ce terme qui renvoie aux rêves des enfants. Comment ne pas penser, ici, au fait que l’idée de vision aura un bel avenir sous la plume de Rimbaud, le poète voyant !

Dans la cinquième partie du poème, l’apparition de « l’ange des berceaux » signale un autre rêve. La répétition « un rêve joyeux, / Un rêve si joyeux » marque fortement la rupture avec la tristesse des vers précédents où « ils pleurent en dormant ». La description de ce « paradis rose » use d’un lexique printanier qui met en évidence la joie de vivre :

« Ils se croient endormis dans un paradis rose…
Au foyer plein d’éclairs chante gaîment le feu…
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
La nature s’éveille et de rayons s’enivre…
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil…
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire…
On dirait qu’une fée a passé dans cela ! »

L’idée de « paradis rose » suggère un univers doux et feutré, comme un berceau d’enfant. Toute la description qui suit est à l’opposé de celle du début du poème. On retrouve à la fois le monde extérieur découvert « par la fenêtre » et l’espace intérieur de la chambre, mais cette fois-ci tout arbore les couleurs du printemps. Ce monde rêvé est donc à l’opposé de la réalité froide et morose. La négation en « ne… plus » souligne l’opposition entre le triste intérieur où gisent les vêtements de deuil, et la chambre bien rangée comme par magie où « les sombres vêtements ne jonchent plus la terre ».

La supposition de la présence d’une « fée » introduit un élément mystérieux dans le poème. On notera l’emploi de l’auxiliaire avoir dans « a passé » : c’est le procès davantage que son résultat qui intéresse Rimbaud. Aujourd’hui, on dirait plus volontiers « est passée ».

Un bien douloureux cadeau de Noël

Le poème se termine par les vers suivants :

— Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris… Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : « À notre mère ! »

Les « médaillons argentés » sont apparus comme par magie, un peu comme des cadeaux qui apparaîtraient le matin de Noël sous un sapin. D’où la surprise des enfants qui « ont jeté deux cris ». L’objet n’est pas immédiatement identifié. La description retarde l’apparition de l’inscription « A notre mère » qui renvoie les deux enfants à la dure réalité : les objets sont en fait des couronnes mortuaires.

Il faut souligner ici l’insistance avec laquelle Arthur Rimbaud présente le caractère lumineux, brillant, merveilleux de cet objet mystérieux. Les adjectifs de couleur, les mentions de matières précieuses inscrivent d’abord l’idée qu’il s’agit d’un bel objet, comme un présent laissé par les fées pendant que les enfants rêvaient. Ce n’est qu’à la lecture des trois derniers mots que l’on comprend que la joie des enfants se transformera en tristesse dès qu’ils comprendront la nature réelle de ces couronnes mortuaires.

*

A seize ans, Arthur Rimbaud fait déjà montre d’un grand talent. Son premier poème publié se présente sous la forme d’un récit qui oppose passé et présent, tout comme il oppose aussi la réalité et le rêve. La description du paysage extérieur, nature hivernale ou nature printanière selon le cas, fait écho aux sentiments intérieurs des deux orphelins. Les interventions du narrateur permettent de ponctuer le récit de remarques qui soulignent le caractère pathétique et tragique de cette triste situation. Certains commentateurs ont supposé que Rimbaud, qui n’était pourtant pas orphelin, pensait en écrivant à l’ambiance austère chez la « mother » : ce n’est pas impossible en effet. Il aurait fallu, pour analyser complètement ce poème, faire également référence aux nombreux intertextes qui témoignent de la grande connaissance qu’avait Rimbaud de la poésie de son temps. Je préfère insister ici sur l’importance du rêve qui se mêle au réel, jusqu’à l’effet de surprise final de cet objet découvert au matin de Noël. Ces « médaillons » n’ont rien, hélas, d’étrennes…

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