Fâchés avec la musique « classique » ?

La musique dite « classique », que l’on ferait mieux d’appeler « musique savante occidentale », est parfois mal aimée, suspectée d’élitisme, non sans raison parfois, si bien que beaucoup la jugent, à tort, ennuyeuse. C’est vrai qu’on y voit moins de stars sexy se trémousser sous les projecteurs, et davantage de mines sombres en redingote et smocking. Pourtant, il y a de belles découvertes à y faire. Petit voyage en musique…

Je préfère prévenir tout de suite les authentiques mélomanes que je ne suis pas du tout un spécialiste. Loin de là, même. Mais, comme de nombreuses personnes, j’aime écouter de temps en temps de la musique classique. Un passionné de littérature ne peut pas, de toute manière, ignorer complètement la musique. Je voudrais simplement, donc, revenir sur certaines idées reçues.

Idée reçue n°1 : c’est une musique d’avant

Beaucoup de personnes s’imaginent que ce qu’on appelle, d’une façon un peu erronée, la « musique classique », est une musique d’avant, autant dire datée et périmée, et que la musique d’aujourd’hui serait la pop, le rock, la techno et la variété.

Cela n’est pas tout à fait exact. Déjà, parce que l’on continue aujourd’hui de composer de la musique savante. Et que, dans le passé, on ne passait pas de musique classique dans les ancêtres de nos boîtes de nuit.

Il s’agit en fait moins de deux époques que de deux fonctions de la musique qui existent à toute époque :

  • une musique populaire, destinée à accompagner les fêtes, les moments de joie, les célébrations, les processions, les danses, etc. ;
  • une musique savante, davantage faite pour une écoute attentive, voire méditative, bref un usage plus sérieux de la musique.

Bref, la musique classique n’est pas la musique populaire d’hier. Les siècles passés avaient leur musique populaire, leurs chants et leurs danses dans les bistrots. Ils avaient leur musique pour danser, chanter, draguer. Et, à côté de cette musique populaire, il y avait la musique savante, celle jouée dans les cours princières et dans les églises.

Par conséquent, il est faux de s’imaginer que, dans les siècles passés, on ne savait pas s’amuser, que l’on n’écoutait que de la musique « classique ». Comme aujourd’hui, il y avait différentes sortes de musique pour différentes sortes d’usages : de la musique pour se divertir, pour chanter, pour rire, pour s’amuser, pour danser, pour séduire, et aussi de la musique pour écouter, pour réfléchir, pour contempler, pour soutenir la foi, etc.

Idée reçue n°2 : la musique classique est « classique »

Le classicisme n’est qu’une seule des nombreuses périodes de la musique savante occidentale, laquelle se perd dans des origines préhistoriques méconnues et se poursuit jusqu’à nos jours.

Le classicisme est une notion commune à plusieurs arts : littérature, musique, peinture, architecture… On retrouve, dans chaque discipline, des points communs : symétrie, équilibre, régularité. En littérature française, c’est Racine, Fénelon, Bossuet, La Fontaine, Boileau… En peinture, c’est, par exemple, Nicolas Poussin. En architecture, le modèle reste le château de Versailles, même si celui-ci présente aussi des influences baroques. Eh bien, la musique possède aussi une période classique, un peu plus tardive qu’en littérature. C’est, en gros, la musique de Mozart et celle de Haydn. Beethoven est situé à la charnière entre classicisme et romantisme. Le classicisme est donc essentiellement un courant musical du XVIIIe siècle européen.

Pour choisir un exemple parmi les compositeurs français, je vous propose d’écouter les Niais de Sologne de Rameau, dans une interprétation trouvée sur YouTube :

Ce morceau fait partie du Deuxième livre de pièces de clavecin publié par Rameau en 1724. Selon Wikipédia, Rameau marque l’apogée du classicisme français ; il a été le premier théoricien de l’harmonie classique.

Idée reçue n°3 : c’est un truc de vieux grincheux

L’expression même de « musique savante » a quelque chose d’austère qui ne doit pas tromper : la musique savante ne se réduit pas à une musique uniquement sérieuse, à des Requiem à n’écouter que les jours d’enterrement, bref ce n’est pas un truc de vieux grincheux. Pratiquant beaucoup l’écoute musicale avec mes élèves, je constate que nombreux sont ravis d’écouter l’Antre du Roi de la montagne de Grieg, la Toccata et fugue de Bach, ou encore des morceaux de Tchaïkovski, Debussy, Beethoven…

Un contre-exemple parmi d’autres d’une musique pas classique, et pour choisir encore une fois un compositeur français, voici « Je ne l’ose dire » de Pierre Certon. Les paroles grivoises prouvent à elles seules que la musique savante n’a rien d’un truc de vieux grincheux.

Idée reçue n°4 : on n’écrit plus aujourd’hui de musique classique

Enfin, une autre idée reçue très courante serait que la musique classique, à l’image des langues mortes, appartiendrait uniquement au passé. Or, il y a, encore aujourd’hui, des compositeurs qui écrivent de la musique savante. Bien entendu, les esthétiques ont beaucoup évolué depuis le XVIIIe siècle classique. Comme la littérature et la peinture, la musique d’aujourd’hui cherche des voies nouvelles, au lieu de simplement imiter les auteurs du passé. Pas simplement par plaisir de faire du nouveau, mais parce que le monde dans lequel nous vivons n’est plus le même que celui des siècles précédents.

Difficile de dater le début de la musique contemporaine, mais certains utilisent la date, assez commode, de 1945. La fin de la seconde guerre mondiale sert également de repère en littérature. Certains musicologues parlent de 1946, date de la première représentation de ionisation de Varèse, oeuvre subversive par rapport aux traditions en ce qu’elle recourt uniquement aux percussions. En effet, ces instruments étaient réputés moins nobles. Je vous propose d’écouter Ionisation:

C’est sûr que nous sommes loin de la musique « classique » telle qu’on s’en fait généralement l’idée. Au XXe siècle, on rompt avec les règles traditionnelles de l’harmonie et avec la plupart des conventions de la musique savante. Au revoir, donc, les beaux accords qui sonnent bien : certains de compositeurs accueillent la dissonance à bras ouverts. La musique sérielle et le dodécaphonisme se réclament du principe de l’atonalité.

Plus récemment, le compositeur Alain Bancquart, époux de la poète Marie-Claire Bancquart, joue avec des nuances micro-tonales pour produire une musique qui, tout en se voulant expérimentale et avant-gardiste, reste, je trouve, fort agréable à écouter. J’ai eu la chance d’assister à une représentation d’un morceau joué à la flûte traversière, accompagné de poèmes de Marie-Claire Bancquart, qui m’a convaincu de la beauté de la musique d’Alain Bancquart. Je vous propose ici une vidéo trouvée sur YouTube correspondant à la première symphonie du compositeur :

J’espère que ce petit voyage dans la musique vous a plu. J’ai volontairement évité d’être trop didactique. Il aurait été intéressant de parler aussi de musique baroque, de la Renaissance, du romantisme, de grands compositeurs que j’admire comme Chopin, Vivaldi ou Debussy, mais cela aurait rendu cet article bien trop long. Je voudrais conclure en vous proposant d’écouter l’œuvre par laquelle j’ai découvert la musique classique. Il s’agit du Gloria de Vivaldi. Oui, c’est de la musique sacrée. Oui, c’est en latin. Mais il y a quelque chose d’enlevé dans la plupart des morceaux, si bien qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Quand j’étais en sixième, mon prof de musique a fait participer la chorale du collège à un projet régional réunissant plusieurs établissements : plus de 600 élèves se sont réunis sur la scène du Palais des Festivals de Cannes pour chanter le Gloria avec l’orchestre de Philippe Bender. C’était en 1998 et cela reste un souvenir très fort pour moi. Voici, donc, le Gloria de Vivaldi, dans une version trouvée sur YouTube.

5 commentaires sur « Fâchés avec la musique « classique » ? »

  1. À vrai dire, il y a (au moins) une catégorie qui échappe à la fameuse dichotomie musique savante/musique populaire : la musique industrielle, au moins telle qu’elle se pratiquait à ses débuts, n’est rien moins que populaire, on évite a priori de mettre une musique froide, oppressante et souvent déstructurée lorsqu’il s’agit de s’amuser à un événement, et je pense que le même constat s’applique à d’autres musiques sombres dans une moindre mesure, qui réclament une attention soutenue en plus de ne pas être spécialement joyeuse (coldwave, gothique, moins le metal mais ça peut arriver) ; pour autant, je doute que ce soit assimilable à la musique « savante » (même si Pierre Henry a eu une grosse influence sur la musique industrielle)… C’est de la musique impopulaire.

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