Connaissez-vous Hugo von Hofmannsthal ?

Je connais mal la poésie étrangère. Mes études ne me l’ont guère introduite. Pourtant, lorsque, parcourant les rayonnages de la bibliothèque municipale, je suis tombé sur le nom de Hugo von Hofmannsthal, ce nom ne m’était pas inconnu. Je l’avais rencontré à plusieurs reprises sous la plume de Jean-Michel Maulpoix, notamment comme exergue du Voyageur à son retour, ainsi que sous celle de Jean-Yves Masson, spécialiste de cet auteur. Il s’agissait d’un tout petit ouvrage, joliment composé, portant un beau titre : Un rêve de haute magie. Il n’en fallait pas davantage pour que je l’empruntasse…

Un tout petit livre

La couverture, de couleur marron, sobre, ne porte pas d’indication d’éditeur. Il faut se reporter en fin d’ouvrage pour découvrir les références, rédigées non pas dans l’habituel style administratif mais au contraire sur un ton poétique qui révèle sans doute le caractère artisanal, ou du moins passionné, de l’éditeur. Jugez plutôt :

« la lumière de la pleine lune s’étoila lorsque s’ouvrirent pour un seul soir les 89 portes du Rêve ; il était minuit sur les presses de l’Impatiente en octobre mil neuf cent quatre vingt 10. »

Ce n’est pas banal, n’est-ce pas ? Voilà qui nous apprend, au moins, que l’ouvrage a été imprimé en 1990 sur les presses de l’Impatiente. Mais rien, en revanche, sur la date de première édition. Est-ce une œuvre posthume ? Un texte paru du vivant de l’auteur ? Impossible de le savoir. Pas non plus de mention de traducteur. J’ignore donc si le texte a été écrit directement en français par le poète autrichien, ou s’il s’agit d’une traduction sans mention du traducteur. Et pour le coup, Internet n’est d’aucune aide. Aucune mention de ce livre dans l’article « Hofmannsthal » de Wikipédia. Je n’ai trouvé qu’un seul article mentionnant Un rêve de haute magie, signé Jean-Luc Despax. Cette rareté d’informations est probablement le signe que l’ouvrage est, soit mineur dans la bibliographie du grand poète autrichien, soit rarement publié de façon séparée d’autres poèmes.

Qui est Hugo von Hofmannsthal ?

Hugo von Hofmannsthal (Wikipédia)

Dans un article de Aujourd’hui poème (novembre 2006, disponible sur le site des éditions Verdier) qui s’appuie notamment sur les essais de Jean-Yves Masson, Jean-Luc Despax présente Hugo von Hofmannsthal comme rien moins que fondateur de la modernité poétique. Le poète autrichien, né en 1874 et mort en 1929, est rapproché de Rimbaud en ce que, lui aussi, n’a écrit de poésie que dans sa jeunesse. En 1900-1901, donc à l’âge de vingt-six ans, il décide de ne plus écrire de poésie.

L’article évoque ce qu’on pourrait appeler une crise personnelle par laquelle l’écrivain prend intimement conscience de l’incapacité du langage à réellement dire les choses de manière authentique. En somme, le texte écrit demeure toujours en deçà de ce qui a été perçu ou senti, pour un poète qui communie avec le cosmos. En outre, le choix de ne plus écrire de poésie, tout en poursuivant par ailleurs une carrière de dramaturge et librettiste — Hofmannsthal écrivit pour Richard Strauss –, s’expliquerait également par le fait que le poète pressentait que continuer à écrire des poèmes le conduirait inévitablement à laisser un trop grand nombres d’indices concernant des tendances homosexuelles qu’il refusait d’assumer.

Toujours selon l’article sus-mentionné, ce grand poète moderne puise dans le platonisme, dans le romantisme et dans le symbolisme. Hugo von Hofmannsthal est présenté comme un être à la sensibilité exacerbée, qui pressent que tout est lié dans ce monde comparable à un livre écrit par Dieu.

L’ouvrage lui-même

Le livre présente quinze tercets suivis d’un vers isolé, présentés de telle sorte qu’il y a toujours deux tercets, donc un sixain, par page. Cette présentation très aérée permet au texte d’occuper huit pages, alors que, publié dans un format plus ordinaire, il ne prendrait au plus qu’une ou deux pages. Aussi se gardera-t-on de nommer l’ouvrage un recueil, et parlera-t-on de poème.

Il n’y a pas de rimes. Mais, s’il s’agit d’une traduction, comme c’est probable même si aucun nom de traducteur n’est indiqué, il est difficile de savoir quels choix émanent réellement de l’auteur, et lesquels ne sont imputables qu’au traducteur. De même, alors qu’en langue allemande il est fréquent de voir des majuscules pour des noms communs, ce phénomène observable dans ce poème est peut-être un choix de traduction plutôt qu’une réelle volonté de magnifier certains termes, même si je pense en l’occurrence que c’est le cas, puisque le ton d’ensemble est celui de l’emphase et de la glorification.

Un grand rêve

Voici le premier sixain :

« Plus royal ô combien qu’un bandeau de perles,
Et plein d’audace comme jeune Mer dans la vapeur du matin,
Tel fut un grand Rêve, ainsi je le rencontrai.

Par des portes de verre béantes s’engouffrait l’air.
Je dormais dans le Pavillon au rez-de-chaussée
Et par quatre portes béantes l’air s’engouffra. »

On notera d’emblée la solennité du ton adopté par le poète pour présenter ce rêve décrit comme un « grand Rêve ». L’adjectif et la majuscule suggèrent qu’il ne s’agit pas là d’un songe anodin, mais d’une vision nocturne dotée de sens. L’emphase « ô combien », le comparatif « plus royal » et la comparaison à une « jeune Mer » soulignent la volonté du poète de magnifier la « rencontre » de ce « Rêve ».

Le Mage

Le deuxième tercet donne des informations sur le cadre spatio-temporel de ce rêve : nous voici en pleine nuit, dans un « Pavillon » doté de portes ouvertes. Ensuite apparaît le personnage du Mage, qui justifie le titre du poème :

« Avant cela déjà des chevaux harnachés les franchissaient,
Et de chiens toute une meute, ils couraient
Le long de mon lit. Pourtant le geste

Du Mage, le Premier, le Mage suprême, ce fut
Tout à coup, entre moi et une cloison,
Le fier signe de tête de sa chevelure royale. »

Que sont ces chevaux et ces chiens ? Sont-ils les métaphores de l’état d’esprit du poète ? Sont-ils des présences fantastiques qui hantent sa chambre ? Qui est ce Mage qui semble apparaître de façon aussi soudaine et mystérieuse que ces animaux ? Le poème est composé de manière à insister sur le mystère. Les images se succèdent en se juxtaposant, comme c’est souvent le cas dans les rêves, au lieu de se combiner en un récit rationnellement structuré.

Voici, donc, que les cloisons s’effacent pour laisser paraître « l’abîme ». Le Mage paraît doté de pouvoirs surnaturels : ses doigts traversent le sol « comme si c’eût été de l’eau ».  Il fait surgir des « opales » du « mince filet d’eau ». La « Pesanteur » n’a aucun effet sur lui.

Ce Mage est aussi et surtout présenté comme un grand sage :

« Mais dans ses yeux il y avait la Paix
De pierres précieuses dormantes et pourtant vivantes.
Il s’assit et parla, s’adressant en maître

Aux jours qui nous semblent passés à tout jamais,
Si bien qu’ils revinrent, tristes et majestueux :
La joie qu’il en avait allait du rire aux larmes.

Comme en rêve, il ressentait la destinée de tous les hommes
Comme il ressentait ses propres membres.
Rien ne lui était proche ni lointain, rien ni petit ni grand. »

On peut noter ici le pouvoir de la parole proférée par le Mage, capable de ressusciter le passé. Sans doute pourra-t-on à y voir un rapport avec le statut de poète, qui cherche lui aussi à faire vivre les choses et les êtres avec des mots. Le Mage a ici le pouvoir magique de faire revenir les jours passés.

On notera aussi la profonde communion du Mage avec toute l’humanité. La comparaison avec « ses propres membres » fait de l’ensemble des « hommes » un immense corps. Les individus paraissent ainsi reliés les uns aux autres comme des membres d’un grand Tout.

Un peu plus loin, Hugo von Hofmannsthal écrit que le Mage « jouissait de la grande marche de toute vie », ce qui est une façon de le décrire comme intensément relié à tous les êtres vivants. Comparé à un « lion », il « bondit au-dessus des écueils » : image de force et de puissance, il domine les éléments.

L’éloge de l’Esprit

Hugo von Hofmannsthal termine le poème en parlant non plus du Mage, mais de « Notre esprit », si bien que l’on se demande si, en réalité, ce mage n’est pas l’esprit lui-même, distinct du corps et qui règne dans les « étoiles » :

« Notre esprit est Chérubin, et puissant Maître,
Il n’habite pas en nous, et dans les plus hautes étoiles
Il installe son trône, et nous laisse tout orphelins :

Pourtant il nous est feu au plus intime de nous-mêmes
Tel était mon pressentiment lorsque je rencontrai le Rêve
Et il dialogue avec les Feux de cette contrée lointaine

Et vit en moi, comme dans ma main. »

Cette fin de poème, au présent de vérité générale, est un peu comme une moralité tirant la conclusion de ce « rêve de haute magie ». Jean-Luc Despax parlait dans son article d’une inspiration platonicienne et néo-platonicienne, et sans doute y a-t-il de cela dans ce poème où l’esprit apparaît comme une puissance supérieure, distincte du corps, qui y est cependant incarnée. L’esprit est à la fois ailleurs, dans le firmament, d’où le sentiment de solitude exprimé par la référence aux orphelins, et simultanément ici, puisqu’il est aussi ce feu en nous qui nous réchauffe.

*

J’ai aimé le ton solennel et mystérieux de ce poème qui, à certains égards, peut faire un peu penser à Mallarmé. Il faudra que je lise d’autres poèmes de Hugo von Hofmannsthal, par exemple en consultant l’édition complète des poèmes procurée par Jean-Yves Masson chez Verdier. Et vous, qu’avez-vous pensé de ce poème ? N’hésitez pas à laisser quelques mots en commentaire.


Pour en savoir plus

  • Hugo von Hofmannsthal, Un rêve de haute magie, presses de l’Impatiente, 1990.
  • Jean-Luc Despax, « Hofmannsthal : la poésie par tous les moyens », Aujourd’hui poème, novembre 2006, article reproduit sur le site des éditions Verdier.
  • Article « Hofmannsthal » de Wikipédia.

6 commentaires sur « Connaissez-vous Hugo von Hofmannsthal ? »

  1. Cet article me ramène en Allemagne, il y a fort longtemps, où la mère de ma correspondante nous avait conviées à assister à une pièce de théâtre de Hugo von Hofmansthal. Je ne connaissais pas ce poème intéressant à plus d’un titre. Vais essayer de raviver ma mémoire défaillante, retrouver le nom de la pièce, le lieu, etc et consulter Wikipedia. Merci!

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  2. Mais… je crois bien reconnaître ma traduction ! Et je ne connais pas les « presses de l’impatiente »! En 1990 cette traduction a paru dans ma première anthologie des poèmes de Hofmannsthal dans la collection Orphée aux éditions de la Différence. Voilà une énigme… Où aviez-vous trouvé ce petit livre? La personne qui l’a fait ne m’en a jamais informé…

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    1. Jean-Yves Masson La bibliothèque municipale de l’endroit où j’habite possède une très belle petite étagère de poésie, où l’on trouve des éditions limitées et des livres artisanaux. Ce livre ne contient que ce seul poème. Pour vous en dire plus il faudra attendre que la bibliothèque ouvre ses portes. En attendant j’ai trouvé le poème magnifique, donc bravo au traducteur !

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      1. Gabriel Vittorio je viens de faire quelques recherches, Les éditions de l’impatiente étaient une petite maison créée par une typographe du nom de Christine Brisset qui fut à partir de 1988 la compagne du poète-typographe Jean Le Mauve, fondateur des éditions de l’Arbre, qu’en revanche je connais. Il est mort en 2001 et elle a continué sous le nom de Christine Brisset-Le Mauve les éditions de l’Arbre. C’est tout ce que j’ai trouvé. Mais ça m’aurait fait plaisir qu’elle m’envoie un exemplaire à l’époque… sauf si le nom du traducteur n’y est pas… ce qui semble le cas. La vie est étrange….

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