L’hommage épique de Patrick Quillier aux morts du Bataclan

Patrick Quillier, poète, professeur de Littérature comparée à l’Université de Nice, a récemment publié sur Facebook une « Litanie pour les morts du Bataclan ». Difficile de parler d’un tel sujet, si douloureux, encore à la mémoire de tous. Le poète livre pourtant un poème sublime, d’une très grande sincérité. C’est un magnifique hommage aux victimes des attentats : digne et sobre, élégant et pudique, solennel et chaleureux à la fois. Impossible de ne pas vous en parler.

Que peut la poésie face à l’horreur ? Elle n’arrête pas les balles, et son pouvoir semble bien dérisoire. On sait pourtant que, du fond des camps nazis, les prisonniers se récitaient des vers, du théâtre et de la littérature pour tenir bon. Quant à René Char, il ne se faisait pas d’illusions, et savait que l’on ne pouvait pas résister uniquement avec les mots, mais il n’a jamais abandonné ce mode d’expression, y compris pendant la guerre. Si la poésie ne peut pas grand-chose, il est faux de dire qu’elle ne peut rien. Et, à y bien songer, ce pas-grand-chose est déjà beaucoup…

Difficile de faire un poème sur des attentats terroristes. Il faut éviter de remuer le couteau dans la plaie, contrairement aux images des médias qui tournent en bouche à chaque attentat et sèment en nous des graines de terreur. Il faut parler d’une voix juste, sobre et vibrante à la fois, d’une voix qui pose sans équivoque la légitimité du poète à parler au nom de tous, pour ceux qui sont morts.

C’est pourquoi Patrick Quillier ne raconte pas les événements eux-mêmes. Il ne revient pas sur l’horreur de cette tuerie aveugle d’innocentes victimes. Il ne rapporte pas le récit de cette funeste soirée du 13 novembre 2015. Du reste, cela ne serait pas utile : nous savons tous, avec plus ou moins de détails, qu’une centaine de personnes fut assassinée ce soir-là dans cette salle de spectacle. Aussi le poète a-t-il fait le choix — sans doute le seul possible — de prendre du recul par rapport au récit des événements. Du recul et de la hauteur. Patrick Quillier replace ainsi le 13 novembre dans un mouvement plus large.

Le recours à l’épopée

Les premiers vers du poème évoquent ainsi Saint-John Perse et Mallarmé. Ce qui semble en apparence un détour est en réalité un moyen d’annoncer d’emblée cette salutaire prise de hauteur. C’est aussi une façon de rappeler que la poésie n’a jamais été un art purement ornemental détaché des troubles de notre monde. La poésie, bien au contraire, met des mots sur la condition humaine, dit nos troubles et nos peines, nos victoires et nos défaites. Le poème épique possède une dimension collective, soudant un peuple autour de la voix d’un aède.

Les « princes de l’exil », humbles intercesseurs

Patrick Quillier, après Saint-John Perse, commence par évoquer les « princes de l’exil », les « veilleurs mélancoliques » qui, par leur position particulière, sont « dressés sur les frontières de l’humain » et apparaissent donc comme des lecteurs de la condition humaine, voire des interprètes. Si Patrick Quillier en appelle à ces « princes de l’exil », c’est parce qu’ils « se savent assiégés par des heures / De grande cécité, des heures de / Grande viduité, des heures de grande / Opacité ». Ce magnifique rythme ternaire, syncopé par les coupes situées à chaque fois à un endroit différent, souligne le grand trouble qui assombrit notre époque. Cécité, viduité, opacité, c’est exactement cela.

L’éternel combat de l’horreur et de la beauté

Aussi Patrick Quillier insiste-t-il sur le rôle essentiel de la poésie épique, et sa tâche infinie. Le Livre de Mallarmé paraît ainsi moins un objectif tangible qu’une asymptote vers laquelle tendre infiniment. Le poème reste, et restera à jamais, à dire et redire. Obstinément.

« Toujours l’épopée eut cette ambition
Et toujours l’horreur que l’on réitère
Sans fin, contre quoi la beauté ne peut
Rien, et toujours la beauté qui renaît
Sans fin, contre quoi l’horreur ne peut rien,
Ont fait dans leur combat persévérant
De l’épopée une visée sans fin,
Une œuvre condamnée à l’infini,
Un inachèvement perpétuel,
Mais une œuvre construite comme un prisme,
Comme un cristal puissant où des figures
Choisies valent pour toutes celles qui
Vont demeurer dans l’anonymat noir
De l’ignorance ou de l’oubli, […] »

Les jeux de répétition et de parallélisme placent face à face « l’horreur » et « la beauté ». L’horreur se répète, la beauté et les poèmes n’y peuvent rien, mais ils sont toujours là, preuve qu’ils n’ont pas été engloutis par l’horreur. Il faut lire à haute voix ces vers pour sentir pleinement la force de ces répétitions croisées, où les coupes de fin de vers ne sont pas toujours situées au même endroit.

Si le poème épique est donc ce qui n’a de cesse de se rejouer face à l’horreur, dans un combat qui n’a pas de fin, il prend aussi la forme du « prisme » et du « cristal » : il s’agit d’une forme solide, définitive, parfaite, signe que le poème épique a aussi pour fonction de durer pour témoigner. Il est un monument au sens étymologique du terme, sélectionnant quelques « figures » emblématiques qui représenteront tous ceux et celles, innombrables, qui ne seront pas nommés.

La prise en compte du temps long de l’Histoire

Patrick Quillier réunit en « une seule et / même vague » les héros et les anonymes de toute l’Histoire de l’humanité, depuis la Préhistoire. Les références successives ont pour fonction de remonter le temps. Après les civilisations inca (« depuis Pachacamac« ), mésopotamiennes (« depuis Elad, depuis Akkad, depuis / Sumer », référence aussi à Césaire), grecque antique (« depuis toutes les Troie en flammes »), nous remontons jusqu’à la Préhistoire et ses « horizons magdaléniens« , expression qui renvoie au paléolithique supérieur.

Une communauté de parole

Vous me direz : que vient faire la Préhistoire dans un poème sur les morts du Bataclan ? Le poète a voulu construire une continuité d’humanité depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours. Depuis le chasseur-cueilleur jusqu’au spectateur victime de la tuerie. Une continuité d’humanité, et aussi une continuité de parole, depuis les bardes préhistoriques, les aèdes, les griots, les chamanes des temps jadis, jusqu’au poète d’aujourd’hui.

D’où l’énumération : « depuis Homère, / Nezahualcóyotl, Firdousi, Sima / Qian, Nizami de Ganja, Snorri / Sturluson, Hallfreðr, Kalidasa, Somadeva ».

  • Homère, c’est bien sûr le génial auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, celui qui conta la guerre de Troie et son cheval de bois, celui qui narra le long voyage de retour du héros Ulysse jusqu’à la demeure familiale.
  • Nezahualcóyotl, qui dirigea au XVe siècle la cité mexicaine de Texcoco, fut aussi poète.
  • Firdousi fut un grand poète persan du Moyen Âge, auteur d’une vaste épopée intitulée Livres des rois.
  • Sima Qian, historien chinois qui vécut au IIe siècle avant Jésus-Christ, entreprit de rassembler en un seul livre toute l’Histoire de Chine.
  • Nizami de Ganja, ou Nizami Ganjavi selon l’orthographe adoptée par Wikipédia, fut un grand poète persan sunnite du XIIe siècle.
  • Snorri Sturluson, poète islandais, est considéré par Wikipédia comme le principal écrivain scandinave du Moyen-Âge.
  • Hallfreðr fut un scalde islandais. Une épopée porte son nom. En Islande, un scalde est un poète qui, selon Wikipédia, « loue des personnages, récapitule un lignage, expose des sentiments personnels ou décrit un bel objet » : il appartient donc à la grande famille des poètes épiques.
  • Kalidasa, considéré par la tradition comme le « précepteur de tous les poètes », fut un poète et dramaturge shivaïte de langue sanskrite.
  • Somadeva était lui aussi Indien, auteur de contes en langue sanskrite. On notera que l’un des personnages de l’épopée de Nâzim Hikmet porte également ce nom.

Le 13 novembre 2015

Patrick Quillier en vient ensuite plus directement aux événements eux-mêmes, à cette tragédie du Bataclan qui motive sa prise de parole :

« Le 13 novembre 2015,
À la façon commune des humains,
Ils se faisaient, chacun selon son rythme,
Dans la patience ou l’impatience, des
Êtres qui persévéraient, dans la quête
De leur profonde singularité,
Leur singularité irremplaçable,
Lorsque des criminels les ont tués
Dans la rugissante terreur de tirs
Surgissant du néant qui fait un trou
Insondable dans l’être, tels des hydres
Récidivées sans fin, qui massacraient
Sans fin et s’acharnaient à massacrer.
Ils étaient, avec des succès divers,
Les tranquilles héros, les ordinaires
Héros, chacun avec sa force et sa
Faiblesse, sa vulnérabilité
Et sa solidité parmi les hommes.
Ils ont connu la mort la plus injuste,
La plus hideuse, la plus révoltante,
Qui a criblé d’un deuil de plomb tous
Ceux qui les aimaient, un deuil si horrible
Qu’il a atteint aussi des millions d’hommes.
Il faudrait dire et redire sans fin
La litanie monumentale de
Leurs noms. Sans fin il faudrait réciter
Comme un mantra changeant la peine en force
La frémissante somme de leurs noms,
Le rappel frissonnant de leurs années. »

On peut admirer ici la façon très pudique dont le poète narre les événements, sans excès de pathos, mais sans non plus passer sous silence le caractère horrible de cette tuerie. L’humanité des victimes est soulignée, et c’est à juste titre que le poète leur accorde de façon posthume le titre de héros. Le poète dit de façon très juste combien leur mort, qui est déjà en soi une tragédie, s’est amplifiée d’un traumatisme collectif qui a atteint « des millions d’hommes ».

Le poète est alors celui qui est chargé de porter leur mémoire, d’inscrire leurs noms dans le marbre afin de lutter contre l’oubli. S’il est impossible de ramener ces hommes, ces femmes, ces enfants à la vie, du moins la parole peut-elle les faire exister dans notre souvenir. On voit ici combien la parole poétique possède une fonction publique, collective: par la voix du poète s’exprime la communauté du peuple qui, ensemble, se souvient, et promet de ne pas oublier.

Une litanie

Vient alors la liste des noms des victimes, justifiant ainsi le titre de « Litanie pour les morts du Bataclan » que Patrick Quillier a donné à son poème. Il m’est impossible ici de citer cette litanie. Ce n’est pas un texte qu’il faut lire seul chez soi devant son écran, mais qu’il faut proférer de façon publique à l’occasion d’une cérémonie du souvenir.

Le poète égrène donc, un par un, les noms des victimes, en indiquant, à chaque fois, leur âge : très maigre indication biographique, mais qui donne vie malgré tout à ces noms, qui rappelle que ces noms étaient ceux d’êtres humains, qui avaient une vie qui leur a été volée.

Et, pour chacune de ces victimes, pour chacun de ces êtres humains, Patrick Quillier répète: « notre prochain, notre semblable, notre frère ». Il y a, bien sûr, un écho à Charles Baudelaire. Répéter sans cesse ces mots est un effort qui montre que le poète tient à avoir une pensée pour chacune des victimes, individuellement. Alors, oui, le texte est très long, et nous n’y sommes peut-être plus guère habitués, mais il y a des litanies de ce genre dans un très grand nombre d’épopées, par exemple dans la Bible.

Cet exercice très solennel a quelque chose de sacré. La parole a un pouvoir performatif. Prononcer ces noms, un par un, à voix haute, c’est en même temps inscrire ces noms dans la mémoire collective. Nommer, pour faire exister le souvenir. C’est un acte collectif par lequel la communauté du peuple dit son entier soutien à chacune des victimes. C’est une forme de communion du peuple dans la mémoire à travers la voix du poète. Un commentateur, sur Facebook, a décrit cette litanie comme un chapelet : à chacun de ces noms, une prière. Dans la suite du poème, Patrick Quillier parle d’une « mélopée […] mélancolique et vive », d’un « concert spirituel ».

Cependant, cette litanie n’est pas monotone. Les éléments de la litanie n’occupent pas la même place sur le vers, inscrivant ainsi un ensemble de pauses et de coupes qui rythment l’ensemble et en font tout autre chose qu’une simple liste. Les appositions « prochain, semblable, frère » n’apparaissent pas toujours dans le même ordre, accompagnées ou non d’un déterminant. Aussi l’attention de l’auditeur est elle maintenue jusqu’au bout de la litanie, et chaque occurrence comme soulignée par le rythme des vers.

Un « concert spirituel »

La musique de la parole a un pouvoir qui est ici celui de réunir, de rassembler autour de la mémoire des morts du Bataclan. Aussi Patrick Quillier dit-il que « dans ce moment précieux, / Tout un chacun devient poète épique ». Les mots du poète sont aussi ceux de tous, la parole peut être réénoncée par chacun et par chacune. La « fraternité des vivants et / Des morts se manifeste » : le poème engendre une véritable communion des êtres, par-delà la frontière de la mort. Le souffle épique « traverse » chacun de nous. Il résonne en nous et nous charge d’une mission : tenir bon, pour ceux qui sont morts. Ensemble.

« La poitrine sent qu’elle peut à tout
Moment éclater de douleur et de
Dégoût, mais le devoir de déférence
Aux morts, de révérence aux morts, de dette
Envers les morts qui nous implorent tous
D’être plus forts que nous pour être forts
En leur lieu et place, en leur nom, qui nous
Enjoignent de faire écho à leur vie
Pour affermir cette force requise,
Ces devoirs-là, sacrés au plus fort du
Sacré, font de cette poitrine enflée
Le haut gréement du plus beau des vaisseaux,
Celui où sans distinction de couleur,
De race, d’âge, de sexe, de foi,
Sont venus, dans la peine et dans la joie,
S’embarquer, pour la plus bouleversante
Des odyssées, des femmes et des hommes
Touchés dans le noyau de leurs principes
Mais galvanisés dans leur volonté. »

Il nous faudra donc être à la hauteur de cette tâche qui nous incombe : faire honneur à la condition humaine. L’image de la « poitrine enflée » est particulièrement saisissante : lieu où bat le cœur, où respirent les poumons, elle est à la fois ce centre émotif qui risque d’éclater face à tant de douleur, et le point de départ d’un souffle nouveau. Puissions-nous incarner ce « haut gréement du plus beau des vaisseaux ». Le poète émet ici un vœu de fraternité, celui d’un véritable rassemblement des hommes « embarqués » sur le même bateau. Ensemble.

*

Alors, que peut la poésie face à l’horreur ? Elle fait exister un « nous ». Elle nous rend à notre humanité. Elle nous fédère en tant qu’humains. Elle nous investit d’une mission sacrée, en confiant à notre mémoire ces noms que nous ne devons pas oublier, en reliant le temps présent au temps long de l’Histoire, en faisant de nous de nouveaux poètes épiques chargés d’énoncer à notre tour, chacun à notre manière, le grand poème de l’Humanité, en faisant de nous les héros d’une même Histoire. Compagnons d’infortune. Ensemble.


Lire le poème de Patrick Quillier sur Facebook : https://www.facebook.com/patrick.quillier/posts/1784567554918530

2 commentaires sur « L’hommage épique de Patrick Quillier aux morts du Bataclan »

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