Que penser de l’écriture inclusive ?

Vous en avez sans doute déjà rencontré, sans savoir que cela se nommait ainsi. On parle depuis peu d’écriture inclusive pour désigner le souci d’écrire d’une façon telle qu’hommes et femmes soient placés sur un pied d’égalité. Que faut-il en penser ?

Une question pas si anodine

L’on pourrait croire, au premier abord, que, si l’on classait par ordre de priorité les difficultés rencontrées par les femmes, la question de l’orthographe ne se retrouverait pas sur le haut du panier. Cependant, il faut rappeler que le langage écrit ne transmet pas seulement le message qu’il transcrit littéralement, mais qu’il possède également une dimension implicite, qu’il communique des émotions, des sentiments, des impressions, et qu’il produit sur son destinataire un ensemble d’effets parfois même non désirés par l’émetteur. Dès lors, la question de la place faite aux femmes dans l’orthographe n’est sans doute pas si anodine que ce qu’elle paraît au premier abord.

Changer l’orthographe pour la rendre plus égalitaire ?

Dès lors, certains se proposent de changer les habitudes orthographiques afin de pallier les injustices que recèle la langue française elle-même. N’est-il pas injuste en effet, que les noms de certains métiers soient uniquement masculins ? N’est-il pas, de même, anormal que l’accord privilégie le masculin, quand bien même les femmes seraient majoritaires dans le groupe considéré ? Un article de France Culture consacré à cette question rappelle à juste titre que ces règles sont relativement récentes puisqu’elles datent du XVIIe siècle, et que l’accord par proximité était auparavant la règle. Et dans Rue89Lyon, on lira avec profit l’argumentation que le linguiste Yannick Chevalier développe en six points pour défendre l’écriture inclusive.

Concrètement, ça donne quoi ?

Allez faire un tour du côté de l’article « Langage épicène » de Wikipédia pour vous faire une idée du résultat de l’application de ces propositions orthographiques. Je vous invite également à relire mon billet « Un auteur, une autrice ? », où j’expliquais que ce féminin était historiquement fondé, et que j’étais d’accord avec Jean-Yves Masson pour dire qu’il s’agissait d’une solution élégante, même si j’émettais quelques réserves sur la capacité d’un tel terme à susciter l’adhésion à court terme : sans doute faudra-t-il que nous nous habituions à ce mot avant que nous puissions l’employer sans que cela ne sonne étrangement à nos oreilles inaccoutumées.

D’autres propositions, en revanche, me paraissent plus étranges, pour ne pas dire curieuses. En particulier, celle d’insérer un signe de ponctuation particulier, le point médian : il faudrait ainsi écrire « les étudiant·e·s » pour rappeler que, parmi les étudiants, il y a un nombre considérable de femmes.

Une solution inélégante

Je trouve cette proposition inélégante, et, à vrai dire, je comprends un peu le philosophe Raphaël Enthoven lorsqu’il s’emportait à la radio contre cette façon d’écrire. Celle-ci me rappelle en effet le langage des petites annonces, où il y avait des « e » entre parenthèses pour rappeler que les femmes, autant que des hommes, pouvaient répondre à l’annonce.

Une telle graphie s’expliquait par le fait que les caractères étaient facturés : une annonce plus longue était une annonce plus chère. Il était donc plus économique d’écrire « étudiant(e) » que « un étudiant ou une étudiante ».

Mentionnons les femmes en toutes lettres !

Il me semble qu’en revanche, écrire de la sorte dans un texte soigné relèverait de la paresse. En somme, je trouve que c’est davantage respecter les femmes que de les mentionner en toutes lettres, plutôt que de recourir à des abréviations qui n’ont guère leur place que dans les brouillons ou, précisément, dans les petites annonces.

On peut lire dans Le Figaro un article où le grand linguiste Alain Bentolila juge cette volonté de modifier l’orthographe comme une manifestation d’inculture et d’hypocrisie, dans la mesure où l’état de la langue française ne résulte pas de la décision d’une personne ou d’un groupe de personnes, mais d’une évolution que personne n’a choisie.

Je pense cependant que cela n’interdit pas d’être vigilant lorsqu’on écrit : il est important de chercher à éviter les biais linguistiques inconscients par lesquels nous risquerions d’effacer la présence des femmes. Sans doute est-il bienvenu qu’un journaliste, homme ou femme, parle des députés et des députées, des sénateurs et des sénatrices, voire des auteurs et des autrices, mais je ne suis pas sûr que « député·e·s » soit une solution élégante (quant à « sénateur·rice·s », je vous laisse juger…).

En gros, il y aurait donc une voie médiane consistant à accorder aux femmes toute la place qui leur revient, sans pour autant donner à son texte une allure ostensiblement militante qui ne conviendrait pas nécessairement à tous ceux et celles qui sont susceptibles d’en être les destinataires.

L’usage tranchera

Finalement, il en est de ces propositions comme des fameuses rectifications orthographiques de 1990 : il est probable que certaines passeront dans l’usage tandis que d’autres continueront d’être jugées trop étranges pour être communément adoptées.

Ainsi, je pense qu’il est plus facile, pour un habitué de l’ancienne orthographe, de se mettre à écrire « évènement » plutôt que « événement », ou « charriot » plutôt que « chariot », tandis que « nénuphar » continuera sans doute d’être écrit à l’ancienne, tant les noms de fleurs appartiennent de toute manière à un lexique savant (pensons aux laîches et aux livèches, aux paulownias, et autres kalanchoés…).

Il est possible qu’il en aille de même avec l’écriture inclusive, et que certaines de ses propositions finissent par entrer dans l’usage commun tandis que d’autres demeureront trop étrangères à nos habitudes pour véritablement pouvoir s’y insérer. Les noms de métiers féminisés auront ainsi sans doute beaucoup moins de mal à se généraliser que ces graphies étranges à grands renforts de barres obliques, de tirets et autres points médians.

La parole est à vous !

Chers lecteurs et chères lectrices, qu’en pensez-vous ? Prônez-vous le recours à l’écriture dite « inclusive » ou « épicène » ? Préférez-vous les textes écrits de façon conventionnelle ? La parole est à vous dans l’espace des commentaires !

8 commentaires sur « Que penser de l’écriture inclusive ? »

  1. autrice… auteure je préfère. l’oreille se forme à ce que l’on écoute, enfant j’étais bercée par le « classique » et le Jazz, j’ai continué à me former, et à d’autres genres, mais j’avoue que certains me cassent les oreilles…

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  2. Bravo pour ce commentaire qui est clair et situe les choses exactement comme elles doivent l’être. Je suis totalement d’accord avec vous à propos de ces bizarreries qui n’ont qu’un mérite : rendre l’écriture opaque comme un hiéroglyphe (un peu d’exagération n’a jamais nui à personne !).

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    1. Oui, cela complique inutilement les choses et ne facilite pas la tâche aux élèves. Il me semble que l’on n’a pas besoin de tous ces signes pour faire attention, en écrivant, à ne pas occulter les femmes.

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