A propos de « l’Échiquier du Mal » de Dan Simmons

Trois retraités se retrouvent pour se raconter leurs dernières nouvelles. Melanie Fuller, Nina Drayton et Willi Borden sont amis de très longue date. Ils se connaissaient déjà avant-guerre, et, depuis, aiment à se retrouver de temps à autre. Comme de nombreuses personnes de leur âge, ils se rencontrent aussi pour jouer. Mais ces retraités-là ne jouent pas au bridge ou à la belote. Ils s’affrontent dans des parties bien plus dangereuses, surtout pour ceux qui croisent leur chemin…

Une intrigue bien ficelée

Fantastique ? Policier ? Espionnage ? Horreur ? Le célèbre roman de Dan Simmons tient un peu de toutes ces catégories. Fantastique, parce que certains personnages possèdent la faculté de contrôler l’esprit de leurs semblables. Policier, parce qu’un shérif mène l’enquête pour retrouver les trois vieux comparses. Espionnage, parce que le romancier fait intervenir FBI et Mossad dans une intrigue qui prend progressivement de l’ampleur, jusqu’à impliquer bien davantage que trois vieillards aussi fous que dangereux. Horreur, parce que la description minutieuse de crimes sanglants ne nous est pas épargnée.

Je précise ici que je rédige volontairement cet article avant d’avoir terminé la lecture de l’intégralité de l’ouvrage : je ne risque pas, ainsi, de dévoiler d’élément essentiel. En effet, l’une des qualités majeures de ce genre d’ouvrages est la capacité de tenir le lecteur en haleine jusqu’à une issue imprévue. Pour ma part, l’auteur a réussi à me captiver. L’ouvrage est extrêmement bien ficelé, et se veut structuré à l’image d’une partie d’échecs. Plusieurs rebondissements de l’histoire sont parfaitement inattendus.

Les changements de focale

J’ai apprécié les changements de point de vue, qui permettent de suivre l’intrigue à travers le regard de différents personnages. La plupart d’entre eux sont traités à la troisième personne, donc par le truchement d’un narrateur omniscient, ponctuellement en focalisation interne. Nous suivons à la fois des personnages « ordinaires », c’est-à-dire incapables de manipuler les gens par la pensée, qui deviennent progressivement les héros de l’histoire, et ces personnages extra-ordinaires, plus ou moins cruels et sadiques, avec différents degrés de perversité selon le personnage considéré, mais bizarrement très humains malgré tout.

Mais la vieille Melanie Fuller a droit, quant à elle, à la première personne. C’est donc un personnage à part. L’auteur nous met donc, par moments, à la place de la vieille sorcière, nous livrant le monde telle qu’elle le voit. Nous ressentons ainsi avec elle ce que c’est que de posséder le Talent, la faculté de manipuler autrui par le pouvoir de la pensée, et de les réduire à l’état de marionnettes. Melanie Fuller et ses comparses ressentent du plaisir, voire de la jouissance, dans la souffrance d’autrui : ce sont des personnages authentiquement sadiques.

Des méchants vraiment méchants !

Un pion bien vulnérable (Pixabay)

Autant dire que le lecteur éprouve à plusieurs occasions une sensation de gêne, voire de malaise, liée à la perversité absolue de personnages qui n’ont aucun égard pour la dignité humaine, ni aucun respect pour la vie. On comprend très rapidement que Nina Drayton, Willi Borden et Melanie Fuller n’ont rien de paisibles retraités, et qu’ils sont au contraire des personnages particulièrement dangereux et foncièrement mauvais. Ils se délectent de la souffrance d’autrui, au point d’appeler Festin ce moment où ils usent de leur pouvoir pour tuer.

Les passages où parle Melanie Fuller sont, à ce titre, particulièrement saisissants, dans la mesure où celle-ci manipule les individus et leur fait notamment commettre des crimes comme s’il s’agissait d’une chose très banale. Melanie Fuller joue de l’euphémisme : elle peut très bien dire, par exemple, que sa voisine dans le bus lui a généreusement offert toutes ses économies, alors qu’il faut comprendre que la vieille dame a manipulé cette inconnue pour obtenir ce « don », et qu’elle a donc volé cet argent. Melanie Fuller ne semble avoir aucune conscience de l’immoralité d’un tel acte.

Un véritable univers

Dan Simmons a également su étoffer son intrigue par l’insertion d’analepses qui permettent de relater le passé des différents personnages. Nous apprenons ainsi, par exemple, comment Melanie Fuller perdit son premier amant en le contraignant psychiquement à se battre en duel pour elle. Surtout, l’intrigue trouve des origines dans l’Allemagne nazie…

Ces retours dans le passé permettent de donner une certaine épaisseur aux différents personnages, d’ailleurs très nombreux. De fait, ceux-ci sont tous bien singularisés. Je me souviens avoir lu, dans un dossier critique accompagnant un roman policier de Raymond Chandler, l’idée selon laquelle les descriptions, quoique brèves, étaient très efficaces car elles mettaient en lumière un trait saillant capable de singulariser un personnage, un lieu, une ambiance. Je pense qu’une telle affirmation vaut aussi pour le roman de Dan Simmons : quelques mots suffisent pour ancrer dans l’esprit l’embonpoint du shérif Rob Gentry, le regard perçant du chef de bande Marvin Gayle, le costume lisse et impeccable d’un agent du FBI, mais aussi l’aspect misérable et délabré du quartier de Germantown ou encore l’atmosphère cossue de Charleston. C’est pourquoi je trouve le roman plutôt bien écrit, même si évidemment ce n’est pas Flaubert non plus.

En somme, Dan Simmons a véritablement su créer un univers, et c’est personnellement ce que je trouve de plus important et de plus intéressant dans un roman. Autrement dit, ce n’est pas seulement une intrigue, mais bien tout un monde que déroule l’auteur devant nos yeux. Un monde qui est, pour ainsi dire, presque le nôtre, à savoir l’Amérique des années quatre-vingts, mais à cette différence près que dans ce monde-là, une bande d’individus aux pouvoirs psychiques terrifiants s’amuse à l’insu de tous avec la vie des innocents.

Comprendre le mal et la violence

Le roman ouvre une réflexion sur le mal et la violence. Comme toujours, la fiction permet d’interroger le réel : ce n’est pas un hasard si l’un des personnages principaux est un psychiatre et universitaire, et de surcroît un rescapé des camps de la mort qui sait très bien, pour en avoir été victime, que l’homme est capable du pire. Dan Simmons semble vouloir nous faire réfléchir sur le mal et sur la violence, ainsi que sur la société elle-même dont l’auteur n’hésite pas à peindre les travers. Je suis tout à fait d’accord avec l’article de Wikipédia qui affirme que Dan Simmons dresse un portrait de la société américaine des années quatre-vingts, avec ses banlieues cossues et ses downtowns ghettoïsées, ses stars hollywoodiennes et ses télévangélistes, ses minorités et ses racistes. Toute l’échelle sociale, des plus hautes sphères du pouvoir à la plus grande pauvreté, apparaît dans le roman.

Bref, pour toutes ces raisons, je ne peux que vous recommander la lecture des quatre tomes de ce roman palpitant et vraiment original. Les âmes sensibles doivent être prévenues de la présence de scènes de violence, de meurtre, de viol, décrites certes de façon crue, mais cela était sans doute nécessaire afin de faire clairement apparaître la cruauté des personnages. Personnellement, je trouve que, bien plus que le sang en lui-même, c’est surtout l’inébranlable sentiment d’impunité de ces psychopathes surpuissants qui instaure un malaise, si bien que le lecteur est maintenu en haleine, dans l’attente de savoir quel moyen les héros parviendront à trouver pour triompher de ces ennemis apparemment invincibles, qui jouent nonchalamment avec la vie des autres sans jamais connaître le moindre remords.

2 commentaires sur « A propos de « l’Échiquier du Mal » de Dan Simmons »

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