Des calligrammes à l’école

Qu’est-ce qu’un poème ? La question se révèle plus difficile qu’il ne paraît, lorsque l’on prend en considération l’extrême diversité de ses formes et de ses finalités. Aussi, sans doute, ce sera moins par l’imposition d’une définition abstraite, que par une confrontation directe avec cette diversité, que l’on finira par se faire progressivement une idée correcte de ce qu’est la poésie. Afin de bousculer un peu les idées toutes faites, on peut commencer par une forme particulièrement inattendue, probablement inconnue des élèves : les calligrammes.

Pour vous, qu’est-ce que la poésie ?

Dans un premier temps, on pourra prendre un aperçu de l’idée que se font les élèves de la poésie. Il suffit, pour cela, d’écrire au centre du tableau le seul mot de « poésie », et de laisser les élèves réagir en proposant chacun un mot que leur évoque ce terme si difficile à définir. L’enseignant prend note, et une constellation de mots finit par apparaître au tableau, reflet des représentations du groupe à l’endroit de la poésie. On pourra prendre une photo du tableau, afin de garder en mémoire ces a priori initiaux et de les comparer avec les conceptions plus élaborées qui devraient, en principe, germer dans l’esprit des élèves au fur et à mesure du travail sur la poésie.

Cette démarche peut être conduite, quasiment à l’identique, depuis la maternelle jusqu’aux grades les plus avancés de l’Université. Dans tous les cas, elle permettra à l’enseignant de savoir quelles idées plus ou moins précises ou nébuleuses sont associées par les élèves (ou les étudiants) à la poésie. L’expérience montre que, même chez de jeunes enfants, il apparaît à la fois des termes techniques tels que « rime » ou « vers », des rapprochements avec des genres voisins comme la « musique » ou les « comptines », mais parfois aussi des termes plus éloignés comme « histoire » ou « roman »…

Confrontation à la diversité des poèmes

Desnos et Youki, by Menerbes (Archives Desnos) [Public domain], via Wikimedia Commons

Juste après, j’affiche dans le désordre un certain nombre de poèmes très différents entre eux, à savoir :

  • deux poèmes de Robert Desnos, à savoir « La grenouille aux souliers percés » et « L’oiseau du Colorado », que l’on retrouvera dans le très bel album consacré à Desnos par la belle collection « Album Dada » chez Mango Jeunesse. Ces poèmes sont en vers et regroupés en strophes.
  • deux poèmes de Jean de La Fontaine en vers hétérométriques (parfois dits « vers libres classiques »). Il s’agit du fameux « La Cigale et la Fourmi » et de « La Grenouille qui se voulait faire aussi grosse que le bœuf ». Il s’agit, dans les deux cas, d’une suite de vers (non regroupés en strophes) et dont les vers ne démarrent pas tous au même endroit sur la gauche (en raison de l’hétérométrie).
  • deux haïkus contemporains de Daniel Biga, qui se reconnaissent à leur extrême brièveté : trois vers, conformément à la règle traditionnelle du haïku. Ils sont extraits du recueil Le Sentier qui serpente, paru aux éditions Tarabuste en 2015, dont j’ai déjà parlé sur ce blog.
  • deux poèmes en prose de Jean-Michel Maulpoix, extraits de son plus célèbre recueil Une histoire de bleu. La présence de poèmes en prose est importante à mes yeux, afin de tordre d’emblée le cou aux idées reçues, qui associent trop fortement la poésie et le vers.
  • et, donc, deux calligrammes de Guillaume Apollinaire, à savoir celui en forme de Tour Eiffel et celui en forme de femme au chapeau, trouvés sur la page Wikipédia du poète.

Ces poèmes, affichés dans le désordre, sont d’abord observés collectivement. Les élèves font des remarques, parfois intrigués par une telle diversité. Ils se rendent rapidement compte qu’un poème peut revêtir des formes très différentes.

Guillaume Apollinaire, 1916 (source : Wikipédia)

Puis, les élèves sont invités à regrouper les poèmes en familles, à mettre ensemble les poèmes qui vont bien ensemble. Ils n’ont aucune difficulté, bien entendu, à associer les deux calligrammes et les deux haïkus. Parfois, ils rassemblent tous les poèmes en vers dans une seule famille, parfois, ils séparent d’instinct les poèmes de Desnos et ceux de La Fontaine, en se fondant notamment sur la présence de strophes (et donc de sauts de ligne) chez l’un, et sur leur absence chez l’autre.

Enfin, un bref texte sur chaque auteur est fourni aux élèves. En s’aidant du texte, ils doivent retrouver qui a écrit quel poème. Une année, j’ai lu oralement ces données bio-bibliographiques, et l’activité a eu lieu collectivement. Une autre année, j’ai fourni ces indications par écrit, et les élèves travaillaient par groupes. L’expérience montre que, dans tous les cas, les élèves parviennent à associer les poèmes à leur auteur.

Ce jeu d’association, qui fonctionne très bien avec des élèves de l’école élémentaire, pourrait également être conduit au collège ou au lycée, voire à l’université, en adaptant le choix des textes. En effet, il peut impliquer une lecture fine des poèmes concernés, et, sous des apparences ludiques, imposer le recours à des compétences qui ne sont pas très éloignées de celles du commentaire composé.

Transformation d’un poème en calligramme

Un calligramme d’Apollinaire (Source Wikipédia)

Cette première séance, à valeur d’introduction, m’a paru utile avant la mise en place d’un travail concernant plus particulièrement les calligrammes. C’est en effet à travers cette forme, ludique et amusante, que je vais commencer par aborder la poésie avec mes élèves, avant d’en venir aux haïkus (j’ai besoin, pour des raisons que je préciserai dans un prochain article, que cette séquence ait lieu en hiver).

Je dois ici préciser que la séance qui va suivre m’a été inspirée par une proposition de Mme Nathalie Leblanc lors de ses cours à l’ESPE (ex-IUFM) de Nice. Il s’agissait de transformer un poème, à savoir « Le chat-livre » de Jean Joubert, en calligramme. Cette séance était pensée pour des enfants de maternelle, chargés de dessiner le poème puis d’en découper les mots afin de les coller sur leur dessin.

Après avoir testé cette activité avec des enfants de maternelle (et ça marche très bien !), j’ai décidé de l’adapter pour des élèves d’élémentaire. Au poème de Jean Joubert, j’ai ajouté « L’Indien » de Robert Desnos : les élèves choisissaient l’un ou l’autre poème. Après lecture des textes, les enfants ont été invités à dessiner le poème au crayon gris, à recopier le poème au stylo noir, puis à gommer les traits de crayon, de sorte que ne reste que le calligramme. Une telle séance s’inscrit à la fois dans les programmes de poésie et d’arts plastiques.

Écriture d’un calligramme

Après cette séance, les élèves ont été invités à produire leur propre calligramme, avec un texte qui n’est plus emprunté à un poète existant mais bien un poème issu de leur propre imagination.

Il va de soi que, sans support susceptible de donner des idées, les élèves ne parviendront pas à grand-chose. On n’écrit pas à partir de rien (c’est d’ailleurs vrai aussi pour les grands poètes, qui puisent dans leur vécu et dans une vaste culture).

Je suis donc parti du chat-livre de Jean Joubert, dont nous avions vu qu’il n’était ni tout à fait un chat, ni tout à fait un livre. Nous aussi, nous allons inventer un animal fantastique, un animal bizarre. Pour cela, je me suis inspiré d’une autre proposition de Nathalie Leblanc, en invitant les élèves à forger des mots-valises en associant la syllabe finale du nom d’un animal, et la syllabe initiale d’un autre mot. Par exemple, « serpent » et « pendule » donnent « serpendule », un curieux reptile très ponctuel.

Les élèves ont trouvé plusieurs mots-valises de ce genre, notés au tableau par le maître. Puis ils ont proposé des mots permettant de décrire cet animal, également notés au tableau : ces éléments constituent un réservoir lexical facilitant ensuite la production d’écrits. Les élèves ont choisi l’animal-valise de leur choix, et ont écrit quelques phrases à propos de cet animal. Il s’agissait ensuite de dessiner l’animal fantastique au crayon, de recopier ces phrases au stylo noir, de gommer les traits de crayon, et voilà un calligramme!

Bilan

Cette séance a plutôt bien fonctionné. L’observation des travaux des élèves montre que certains n’ont pas utilisé de mot-valise, et ont écrit un calligramme concernant un animal bien réel. L’ensemble de la consigne n’est donc pas respecté, mais est-ce bien un problème? L’objectif final, parvenir à un calligramme original, est en effet atteint.

Tous n’ont pas été également inspirés, mais tous, au terme de la séance, avaient commencé à produire quelque chose. Il leur sera ensuite possible de profiter d’un moment d’autonomie, par exemple un moment où ils ont fini un autre travail avant les autres, pour peaufiner leur œuvre, et terminer seuls leur calligramme.

8 commentaires sur « Des calligrammes à l’école »

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