La poésie aujourd’hui

On me demande pourquoi les gens n’écrivent plus des recueils de poèmes. Ce sera pour moi l’occasion d’une petite réflexion sur l’actualité de la poésie, ainsi que sur la forme du recueil. Il faut bien sûr tout de suite rassurer le lecteur : il s’écrit toujours, aujourd’hui, des livres de poésie. Chaque année, les nouveaux recueils se comptent par dizaines, voire par centaines. Cette production reste cependant dans l’ombre de l’actualité médiatique.

Crise de la poésie ?

On dit parfois que la poésie est la parente pauvre de la littérature : ses ouvrages n’ont droit qu’à de faibles tirages, les publications sont très rarement recensées dans les grands médias nationaux, si bien que la poésie donne l’impression de n’exister qu’à travers des cercles restreints d’initiés et de passionnés.

Un livre et du raisin (source : Pixabay, libre de réutilisation)

Dans un article intitulé « Crise de la poésie ? » paru en 1994 dans la revue LittéRéalité, Michel Décaudin s’interroge : comment les critiques de demain considéreront-ils la poésie d’aujourd’hui ? N’y a-t-il pas, par rapport aux grandes époques du Romantisme, du Symbolisme, du Parnasse, un reflux poétique ? Ne serait-on pas en droit de parler d’une sorte d’étiage de la poésie ?

Certes, la poésie d’aujourd’hui n’est pas unifiée par une grande tendance de fond qui en simplifierait l’étude. Cependant, comme le note Michel Décaudin, les revues de poésie se comptent par centaines, et les recueils par milliers. Le problème n’est donc pas que l’on manque de recueils poétiques. Les publications sont au contraire nombreuses, et elles relèvent des esthétiques les plus diverses, si bien que les tentatives de regroupement paraissent toujours quelque peu artificielles.

De son côté, Yves Charnet, dans un article de la revue Littérature paru en 1998, évoque un « malaise dans la poésie ». Il estime, à la suite de Michel Deguy, que le grand public eut du mal à trouver son compte dans la poésie expérimentale et formaliste des années soixante et soixante-dix. Les poètes se trouvent donc amenés à chercher une voie en dehors du formalisme sans pour autant revenir à un sentimentalisme jugé dépassé ou à un académisme morose. C’est presque la quadrature du cercle, que d’offrir au lecteur une poésie accessible, sans pour autant verser dans le conformisme ni céder aux diktats culturels de la consommation de masse.

Une poésie bien vivante

Que la poésie soit en crise, je veux bien, encore que je n’en sois pas certain, tant il est vrai qu’elle n’a jamais été, de toute manière, un art populaire, si bien que parler de déclin ne va pas forcément de soi. En revanche, je trouve excessifs les propos selon lesquels la poésie serait morte. Ou qui prophétisent sa mort prochaine. Car la poésie d’aujourd’hui est bien vivante !

Une bibliothèque (Source : Pixabay)

J’ai déjà tenté d’esquisser, ici même sur ce blog, quelques grandes tendances de la poésie contemporaine. J’ai également insisté sur la notion de poéthique, qui permet de comprendre plus d’un recueil récent. J’ai proposé quelques repères, à partir des classifications proposées par Jean-Claude Pinson et Jean-Michel Maulpoix. J’ai aussi tenté (très rapidement certes) de balayer l’ensemble du XXe siècle poétique.

Ainsi, c’est bien plutôt la grande vitalité de la poésie contemporaine qui rend difficile la tâche de l’analyste : au-delà de quelques grandes tendances de fond — comme par exemple la partition entre néo-lyrisme et littéralisme, dont la plupart des commentateurs reconnaissent qu’elle ne permet qu’insuffisamment de décrire le paysage poétique contemporain –, il reste malaisé de caractériser un champ poétique en vérité bien vaste et foisonnant. Ce qui n’est pas, du reste, un défaut, mais au contraire une chance, qui permet au néophyte comme au connaisseur d’aller de découverte en découverte…

Le terme de recueil

Mais la question initiale était intéressante, car elle portait spécifiquement sur les recueils de poèmes. Traditionnellement, telle est en effet la forme sous laquelle les poèmes sont généralement publiés : réunis en recueils. On a tendance à concevoir le recueil comme un regroupement de poèmes.

Un livre (Alexas Fotos, Pixabay)

Or, il me semble que les livres de poésie ne sont pas toujours de simples recueils de poèmes indépendants les uns des autres. Cette forme perdure, bien sûr, mais à côté d’elle, il existe des livres de poésie dont les poèmes sont agencés de telle manière qu’il devient difficile de les considérer de façon indépendante. Si bien que l’on se demande parfois si l’échelle d’analyse la plus pertinente est celle du poème, celle de la section, ou celle de l’ouvrage entier. Je dirais même que, parfois, les limites sont floues entre poème, partie d’un poème, section… Il n’est pas toujours sûr que le poète n’ait fait que rassembler des textes auparavant indépendants : il semble parfois au contraire avoir construit d’emblée l’ouvrage comme un tout. Parfois, le poète associe les poèmes et leur commentaire. Parlera-t-on encore de recueil ?

Et tout ceci, sans parler, bien sûr, des poèmes qui ne s’insèrent pas dans des recueils, du moins pas de façon première : la poésie orale, qui n’est pas, bien entendu, une invention récente, se passe fort bien de l’écrit, et se transmet de bouche à oreille…

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12 réflexions au sujet de « La poésie aujourd’hui »

  1. Ce n’est pas la poésie qui est en crise, mais bien la société : mettre de côté la poésie, ce qui rend l’humanité profondément humaine est une bêtise.
    Aujourd’hui l’acte poétique est devenu un acte révolutionnaire par essence puisqu’il est aux antipodes des valeurs prônées dans nos sociétés.
    De très bonnes maisons d’éditions -indépendantes !- publient des livres de poésie, les revues sont nombreuses qui proposent une vision large de la poésie contemporaine (je suis moi-même publié dans certaines de ces revues : https://kildaprojet.com/poesies/) et des festivals d’une grande vitalité existent.
    La poésie est à chercher sur un autre chemin que celui proposé par les médias dominants.
    Au plaisir d’échanger ! 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Tout à fait ce que je pense, en fait ! La poésie n’a jamais été réellement vendue, si ce n’est post-mortem. Mais, en effet, ce qui est nouveau, c’est la diversité de styles et d’écrits, qui font de la poésie un art difficilement codifiable à notre époque.
    Je reste cependant convaincu qu’on peut facilement déceler ce qui est poétique et ce qui ne l’est pas ; malgré tout, la poésie a une telle variété d’expression aujourd’hui que rares sont les poètes qui en maîtrisent beaucoup, et je pense que nul ne les maîtrise tous !
    Merci pour ce moment de lecture sympathique ! Espérant que vous écrirez d’autres articles de fond sur cet art magnifique que j’essaie moi-même de maîtriser !

    Aimé par 1 personne

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