Brève présentation d’Yves Bonnefoy

Je viens de recevoir un message me demandant des précisions sur le poète contemporain Yves Bonnefoy, cet auteur étant actuellement au programme de l’agrégation de Lettres au Maroc. Afin d’aider nos amis marocains dans la préparation de ce concours, et plus largement à l’intention de tous ceux qui s’intéressent à la poésie, voici quelques mots de présentation.

1. Contexte historique et littéraire

Yves Bonnefoy, né en 1923 à Tours, commence à publier dans les années cinquante. Son premier recueil, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, paraît en 1953, alors que le poète avait l’âge de trente ans. Pour mieux comprendre l’œuvre du poète, commençons par décrire brièvement le contexte historique et littéraire de ces années.

1.1 La France d’après-guerre

Dans les années cinquante, la France connaît une période de reconstruction qui fait suite aux désastres de la Deuxième Guerre mondiale. Le bilan de la guerre est très lourd, sur le plan humain et sur le plan matériel. La France se relève et entre dans une période de prospérité qui durera jusqu’aux chocs pétroliers des années soixante-dix : ce sont les fameuses Trente Glorieuses.

1.2 L’essoufflement des esthétiques poétiques d’avant-guerre
André Breton (source : Wikipédia)

Avant la guerre, un mouvement esthétique majeur était le surréalisme. Le dadaïsme puis le surréalisme, s’opposant aux convenances bourgeoises de l’époque, cherchèrent à promouvoir un art fondé sur la recherche d’inconnu, la création d’images insolites, la surprise née du rapprochement inattendu de termes. Influencés par la psychanalyse, ils entendaient écrire sous la dictée de l’inconscient.

Pendant la guerre, la poésie s’est faite plus directe, plus accessible : il s’agissait de parler plus directement au peuple. C’est ce que l’on a appelé la « poésie de la Résistance ». Celle-ci s’essouffle vite une fois la guerre terminée. Et pourtant, il semble également impossible aux poètes de reprendre les choses comme si la guerre n’avait pas eu lieu.

On reproche notamment au surréalisme sa fuite vers l’ailleurs et vers le rêve. Pour le dire autrement, on ne peut plus écrire de la même manière avant et après la guerre. Celle-ci a profondément bouleversé la conscience européenne. La découverte de la vérité sur les camps de concentration fut un véritable choc. Pour les intellectuels, c’était aussi une preuve de la faillite de la culture et de la raison, qui s’étaient révélées incapables d’empêcher ce désastre.

Ce désenchantement a profondément influencé la littérature d’après-guerre : que l’on pense aux philosophies existentialistes, au « théâtre de l’absurde », au renouvellement des esthétiques romanesques sous l’égide du « Nouveau Roman », à ce que l’on a appelé « l’ère du soupçon ». La poésie, elle aussi, a connu des mutations.

1.3 La poésie des années cinquante

Les poètes des années cinquante — je veux dire la nouvelle génération de poètes qui émerge dans ces années-là — commencent donc par prendre leurs distances avec un surréalisme auquel ils reprochaient son évasion vers l’ailleurs et vers le rêve, et par conséquent son oubli du monde réel et de la souffrance des hommes.

Plusieurs poètes présentent des pratiques et des conceptions esthétiques suffisamment proches pour être regroupés, même s’ils demeurent bien différents les uns des autres. Ces « poètes des années cinquante » sont Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Jacques Dupin, Salah Stétié. La revue L’Éphémère trace un trait d’union entre eux.

Quelques-unes de leurs préoccupations :

  • l’authenticité, la sincérité,
  • le contact avec le monde réel, « le lieu et la présence »,
  • la méfiance envers les facilités du langage et les images.

Jean-Michel Maulpoix regroupe ces poètes sous l’infinitif « Habiter ». Il fait ainsi allusion à la célèbre expression de Hölderlin, « habiter poétiquement le monde ».

Sources sur le contexte historique et littéraire :
► Jean-Michel MAULPOIX, "La poésie française depuis 1950", chapitre 1, "1950 : Habiter", dans Jean-Michel Maulpoix et Cie, site internet personnel de l'auteur : https://www.maulpoix.net/Habiter1950.html.
► Jean-Michel MAULPOIX (dir.), Histoire de la littérature française, XXe siècle, 1950-1990, Paris, Hatier, 1991.
► Marie-Claire BANCQUART, La Poésie en France du Surréalisme à nos jours, Paris, Ellipses, coll. "Thèmes & Études", 1996.
► Béatrice BONHOMME, Cours de Master II sur la poésie contemporaine, source non publiée.
► Gabriel GROSSI, Cours de Licence et de Master Enseignement sur la poésie contemporaine, sources non publiées.

2. Vie d’Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy au Collège de France en 2004 (Joumana Haddad, Wikipédia, libre de réutilisation)

Connaître la vie d’un écrivain n’est pas ce qu’il y a de plus essentiel pour bien comprendre son œuvre, mais on ne peut, malgré tout, ignorer certains jalons chronologiques, qui évitent bien des contresens. Voici donc, quelques repères :

  • 1923 : Naissance à Tours. Enfance partagée entre la ville natale et Toirac où résidaient ses grands-parents. Études secondaires, puis classes préparatoires en mathématiques.
  • 1943 : Départ pour Paris, à l’âge de vingt ans, où Bonnefoy termine sa licence. Rencontre avec des artistes, peintres, poètes, écrivains.
  • 1947 : Rupture avec le Surréalisme.
  • 1953 : Parution de Du mouvement et de l’immobilité de Douve.
  • 1981-1993 : Enseignement au Collège de France.
  • 2016 : Yves Bonnefoy meurt à l’âge de 93 ans.
Sources :
► Michèle FINCK, "Yves Bonnefoy", Encyclopaedia Universalis (version numérique).
► Jean-Michel MAULPOIX (dir.), Histoire de la littérature française, XXe siècle, 1950-1990, Paris, Hatier, 1991.
► Gabriel GROSSI, Cours d'Histoire de la littérature française du XXe siècle en Master Enseignement, source non publiée.

3. Concepts essentiels

Un paysage « pré-posthume » (Renaud Camus, Flickr, libre de réutilisation)

Voici une liste de notions essentielles qui permettent d’étudier la poésie d’Yves Bonnefoy :

  • La présence
  • Le « vrai lieu » (notion chère à Yves Bonnefoy)
  • Le simple et le sens (d’après le titre de la thèse de Michèle Finck)
  • Le paysage
  • L’image (et le rôle des images et des métaphores dans la poésie)
  • L’anticonceptualisme (d’après un article d’Evelyne Lloze)
  • La poéthique (notion postérieure mais qui éclaire l’œuvre du poète)
Pour aller plus loin :
► Jean-Michel MAULPOIX, "Introduction à la lecture de l'oeuvre poétique d'Yves Bonnefoy", Jean-Michel Maulpoix & Cie, disponible en ligne à l'adresse https://www.maulpoix.net/Bonnefoy.htm.
► Évelyne LLOZE, "Remarques sur l'anticonceptualisme d'un certain nombre de poètes contemporains", in Béatrice BONHOMME et Gabriel GROSSI (dirs.), La Poésie comme espace méditatif, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 209 sq.


4. Pour conclure

J’espère que ces quelques repères vous seront utiles pour découvrir la poésie d’Yves Bonnefoy. Je ne peux que vous recommander l’introduction publiée par Jean-Michel Maulpoix sur son site. Yves Bonnefoy ayant été récemment placé au programme de l’Agrégation en France, je ne doute pas que de nombreux travaux de recherche aient été publiés pour l’occasion. Je vous signale en particulier trois articles concernant de près ou de loin Yves Bonnefoy dans la revue Loxias de l’Université de Nice. De mon côté, j’ai pris du plaisir à rouvrir mes anciennes notes de cours.

La neige (Jarmoluk, Pixabay, libre de réutilisation)

D’Yves Bonnefoy, j’aime particulièrement Début et fin de la neige, un recueil relativement récent, paru, si ma mémoire est bonne, en 1991. Alors, pour conclure, je voudrais citer l’un des poèmes de ce recueil :

Et là-haut je ne sais si c’est la vie
Encore, ou la joie seule, qui se détache
Sur ce ciel qui n’est plus de notre monde.
Ô bâtisseurs
Non tant d’un lieu que d’un regain de l’espérance,
Qu’y a-t-il au secret de ces parois
Qui devant moi s’écartent ?
Ce que je vois
Le long des murs, ce sont des niches vides,
Des pleins et des déliés, d’où s’évapore
Par la grâce des nombres
Le poids de la naissance dans l’exil,
Mais de la neige s’y est mise et s’y entasse,
Je m’approche de l’une d’elles, la plus basse,
Je fais tomber un peu de sa lumière,
Et soudain c’est le pré de mes dix ans,
Les abeilles bourdonnent,
Ce que j’ai dans mes mains, ces fleurs, ces ombres,
Est-ce presque du miel, est-ce de la neige ?

(Yves BONNEFOY, « Début et fin de la neige », in Ce qui fut sans lumière, suivi de Début et fin de la neige, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », n˚ 292, 1995, p. 146.)


(L’image d’en-tête a été trouvée sur Flickr via l’outil de recherche d’images de Creative Commons. Il s’agit d’une photographie de Renaud Camus, intitulée « Le Jour ni l’Heure : autoportrait à Saint-Clar la nuit de la mort d’Yves Bonnefoy, vendredi 1er juillet 2016 ». Le site Flickr précise que l’image est libre de réutilisation sous réserve d’attribution.)

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