Qu’est-ce que la « poéthique » ?

Si vous vous intéressez à la poésie, vous rencontrerez probablement, tôt ou tard, le concept de « poéthique ». C’est un mot-valise, réunissant en un seul la poésie et l’éthique. Quelques explications.

Origine d’un concept

Si l’on utilise l’outil « Ngram » de Google pour visualiser la fréquence d’emploi du mot « poéthique » dans l’ensemble des textes français numérisés par cette entreprise, on se rend compte que la courbe commence à s’élever au-dessus de zéro entre 1970 et 1975. Les emplois ne cessent ensuite globalement de progresser, avec une grande accélération entre 1990 et 1995.

Il faut rappeler que les années soixante et soixante-dix correspondent à une période d’intense réflexion théorique et critique. Si les poètes d’après-guerre tenaient surtout à fonder une nouvelle poésie humaniste, préoccupés par la question de « l’habitation du monde », en revanche les poètes des décennies suivantes s’intéressent davantage au langage lui-même, influencés par le développement concomitant du structuralisme et du formalisme[1]. Depuis les années quatre-vingts, on assiste au renouveau du lyrisme.

Le terme de « poéthique » est fréquemment associé au nom de Michel Deguy, qui est précisément un poète de ces années soixante et soixante-dix [2]. Né le 23 mai 1930 à Paris, Michel Deguy a enseigné la philosophie en lycée, puis la littérature française à l’Université, il a participé à la création et à la vie de plusieurs revues de littérature et de poésie, en même temps qu’il élaborait sa propre œuvre poétique. C’est ainsi que Michel Deguy est, tout autant, et indissociablement, penseur et poète [3].

Je lis en outre sur le site Fabula consacré à la littérature que le philosophe Jean-Claude Pinson, surtout connu pour son essai Habiter en poète (dont j’ai déjà parlé sur ce blog), a publié en 2013 un ouvrage intitulé Poéthique, une autothéorie (éditions Champ Vallon). J’utiliserai donc en partie la pensée de ce philosophe pour définir la « poéthique » (voir ci-dessous).

Qui a employé cette expression pour la première fois ?

C’est là quelque chose que j’ignore. Alors je cherche, je fouine sur Google Books, et je vois que le plus ancien document en langue française recensé comportant le mot « poéthique » est, selon Google, le quarante-et-unième volume de la revue Études littéraires, publié en 1965 par les Presses de l’Université de Montréal, à la page 131. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible d’afficher un aperçu pour ce document.

Selon la même source, le terme est à nouveau employé en 1966 dans le dix-septième numéro de la Revue des Lettres Modernes, à propos de Barbey d’Aurevilly : il est alors question, comme le montre le maigre aperçu qu’il est possible d’afficher, d’une « poéthique de la cruauté » chez cet écrivain du XIXe siècle.

On peut donc supposer que l’expression est utilisée dans le milieu de la recherche en lettres dès le milieu des années soixante.

  • J’ai interrogé à ce sujet plusieurs spécialistes qui m’ont répondu. Je vous invite à consulter leurs précieuses remarques en bas de l’article, dans l’espace des commentaires.

Qu’est-ce que la « poéthique » ?

J’ai rencontré ce mot-valise assez souvent dans mon parcours universitaire et doctoral, mais ce n’était jamais pour le définir de façon exhaustive et historicisée. Je n’ai donc aucune certitude quant au fait de savoir si le mot a été utilisé dans le même sens des années soixante à nos jours.

Arthur Rimbaud parlait de « changer la vie ». Maints poètes ont voulu que la poésie ne soit pas uniquement l’art d’écrire joliment, mais aussi et surtout une façon d’être. À l’esthétique vient donc s’associer l’éthique. C’est bien ce que dit la poète Angèle Paoli lorsqu’elle résume sur son blog Terre de femmes l’ouvrage Poéthique de Jean-Claude Pinson : « La « poéthique » ne se réduit donc pas à un art du langage, mais elle prend en compte la préoccupation constante de donner du sens à notre vie sur terre ».

« Poéthique » qualifie donc à la fois, et indissociablement, un art d’écrire et un art de vivre. Une philosophie de vie qui s’oppose, ou qui cherche à s’opposer, au mode de vie vanté par la société de consommation. Toujours selon Angèle Paoli, « l’engagement du poète » est de « mettre l’être en lieu et place de l’avoir ». Reprenant les mots de Jean-Claude Pinson, elle affirme qu’il s’agit de « se faire le poète de sa propre existence »[4].

Citons également Caroline Andriot-Saillant, qui rend compte d’un autre ouvrage de Jean-Claude Pinson dans un article paru sur Fabula et intitulé « Résistances de la poéthique » : « La poésie se rapproche alors d’un exercice spirituel de formation de soi, voire d’un exercice visant à intensifier l’existence de soi et de l’autre par le biais d’une intensification des ressources du langage. La définition de la « poéthique » s’élargit ainsi de la théorie de la poésie à la lecture critique de la poésie en tant qu’elle serait porteuse de cette valeur existentielle »[5]. Son article se termine par cette phrase : « Il s’agit au bout du compte de “reprendre voix”, de rappeler le sens dans le son et le mouvement musical dans le sens arrêté, pour redonner “à l’acte d’écrire toute sa charge éthique” ».

Thibaud Coste, dans un autre compte-rendu de la pensée de Jean-Claude Pinson, écrit en outre : « La “poéthique” n’est donc pas (seulement) la tentative de penser une éthique de l’écriture mais de relever en quoi la poésie consiste en une pratique singulière : celle de l’élaboration de soi-même »[6].

Il ne s’agit cependant pas de faire du poète une sorte de mage ou de prophète porteur d’une parole qui nous libérerait magiquement des vicissitudes de l’existence post-moderne. Citons encore Thibaud Coste : « De fait, “changer la vie” consiste d’abord pour le poète à “trouver sa langue” dans la méfiance des langages préconstitués. Le “poèthe” ne profère donc pas une parole dont le message est porteur d’une “vérité”, mais rend présent une parole dans sa sincérité ».

Des exemples de « poèthes » ?

Des fleurs (Pixabay)

Il me semble que nombreux sont les poètes contemporains pour lesquels écrire et vivre sont indissociables, pour lesquels l’enjeu de la poésie n’est pas uniquement esthétique et formel, mais aussi éthique voire politique, et pour lesquels la poésie influence, bien au-delà des seuls moments d’écriture, l’existence entière.

Comment ne pas penser, par exemple, à Philippe Jaccottet, qui dans sa poésie médite sur les paysages, sur l’existence, sur la mort, dans une constante méfiance envers les facilités du langage, et dans un permanent souci de justesse, d’authenticité et de sincérité ?

Comment ne pas penser, également, à Marie-Claire Bancquart, qui nous invite à redécouvrir l’existence, y compris dans ses moments les plus banals, comme une énigme ? Énigme du corps, si familier et intime, et pourtant largement inaccessible à nos sens et à notre compréhension. La poésie de Marie-Claire Bancquart est bien une tentative de vivre malgré les faiblesses du corps et la limite inexorable de la mort.

Comment pourrais-je omettre Jean-Michel Maulpoix ? Lui qui écrivit avec Une histoire de bleu « le poème de la finitude moderne qui tâtonne à la recherche du sacré dans un monde qui en a perdu l’idée mais en conserve le désir »[7]

On pourrait évoquer encore Jean-Pierre Lemaire, auteur d’une belle poésie alliant lyrisme et spiritualité, Jean-Yves Masson, dont les Neuvains et les Onzains témoignent d’une profonde réflexion sur l’existence, James Sacré qui par son écriture volontairement boiteuse tente modestement de rendre compte de sa propre existence, Daniel Biga qui s’isola dans la montagne pour écrire L’Amour d’Amirat, Antoine Émaz qui dit avec une grande économie de moyens notre existence précaire, Béatrice Bonhomme qui rend hommage à son défunt père dans Passant de la lumière, et tant d’autres…


Notes

[1] D’après Béatrice Bonhomme, Cours sur la poésie contemporaine, Master II, Université de Nice (source non publiée). On pourra se reporter également au site Internet de Jean-Michel Maulpoix, www.maulpoix.net, et en particulier sa présentation par décennies de la poésie contemporaine.

[2] Ainsi, l’une des sections de l’article qui lui est consacré dans le Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours s’intitule précisément « Une poéthique » (Jean-Marie Gleize, « Michel Deguy », in Michel Jarrety (dir)., Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, Paris, Puf, 2001, p. 187).

[3] D’après Jean-Michel Maulpoix (dir.), Histoire de la littérature française : XXe siècle, 1950-1990, Paris, Hatier, 1991, p. 386. Voir aussi Jean-Marie Gleize, « Michel Deguy », in Michel Jarrety (dir)., Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, Paris, Puf, 2001, p. 187.

[4] Angèle Paoli, Terre de femmes, http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2013/05/jean-claude-pinson-po%C3%A9thique.html, article paru en mai 2013.

[5] Source : Caroline Andriot-Saillant, « Résistance de la poéthique », Acta Fabula, mars 2008. Disponible en ligne à l’adresse : http://www.fabula.org/revue/document3949.php, consultée en juillet 2017.

[6] Thibaut Coste, « La poésie comme pratique de soi », Non Fiction, http://www.nonfiction.fr/article-6800-la_poesie_comme_pratique_de_soi.htm.

[7] http://www.maulpoix.net/bleuquatre.html


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5 réflexions au sujet de « Qu’est-ce que la « poéthique » ? »

  1. Remarque : Yves Charnet (poète, écrivain, professeur à Supaéro) me confirme que c’est bien Michel Deguy qui est à l’origine de ce néologisme. Je vais poursuivre mes recherches pour savoir exactement où et quand se situe la toute première occurrence.

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  2. Le philosophe Jean-Claude Pinson, spécialiste des questions de « poéthique », a généreusement accepté de m’apporter les précisions que voici :

    « A ma connaissance le mot de « poéthique » apparaît d’abord sous la plume de Georges Perros, dans le volume II des « Papiers collés » paru en 1973. Voici ce qu’on trouve à la page 133 (L’Imaginaire /Gallimard), à propos de Francis Ponge :

    « Vous êtes un homme d’éthique. De po-éthique, si vous permettez. Vous avez de l’homme dans la peau. Vous bouffez de l’homme tous les jours. La rage de l’homme. Et si vous avez finalement choisi l’objeu, n’est-ce pas, la raison en crève les yeux. Vous en avez bavé de l’homme. pas de l’escargot. [….] Je n’ai jamais lu un texte de vous sans m’en sentir mieux après. je ne dis pas meilleur (quel texte en serait capable ?). Mais vous avez en vous ce que vous donnez aux objets : de la jubilation, de la jouissance, de la meilleure gourmandise, vous finissez toujours par avoir raison pour des raisons lyriques. ce n’est pas si courant. »

    Il faudrait évidemment commenter. J’ai repris le mot, l’infléchissant dans une direction sans doute pas mal différente. Mais je retiens volontiers la jubilation (l’objeu et l’objoie de Ponge). »

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  3. Jean-Yves Masson, poète, éditeur et professeur de littérature comparée à l’Université de la Sorbonne, m’apporte également de les précieuses informations que je cite ci-dessous. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

     » Je pense que c’est incontestablement au livre de Jean-Claude Pinson que le mot forgé par Perros doit sa fortune. Néologisme nécessaire car il touche à un point fondamental de la poésie de la seconde moitié du 20e siècle, et dont pour ma part je vois les prémisses (assez méconnus) chez Apollinaire. Plus récemment, Paul Audi, dans « Créer », a proposé le néologisme esth/éthique (avec une barre oblique), mot-valise qui va dans le même sens et que son auteur étend à toute activité artistique.
    Il s’agit au fond de la continuation du débat entre les tenants de « l’art pour l’art » et les partisans de la « poésie engagée » ou de l' »action poétique », qui commence avec Gautier, passe par l’action restreinte selon Mallarmé, se poursuit jusqu’à nos jours sous des formes sans cesse en métamorphose. Comment ne pas se détourner des misères du temps sans pour autant perdre de vue la poésie ? C’est notre « querelle des Anciens et des Modernes » à nous, je crois. Outre les livres de Jean-Claude Pinson, de Claude Esteban (à mes yeux Critique de la raison poétique est un livre qui n’a pas eu le retentissement qu’il méritait), je dois dire que j’ai été très marqué par Témoignage de la poésie de Czeslaw Milosz, qui expose très simplement des idées très fortes qui traversent toute l’œuvre de ce grand poète. Il les a exprimées dans d’autres essais, mais elles se trouvent condensées dans ce petit livre (hélas épuisé en français, mais on trouve facilement la version en anglais). En tout cas, cher Gabriel Grossi, vous touchez là à un débat crucial, sans doute la seule question qui vaille vraiment pour la poésie aujourd’hui. »

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