Philosophies de la joie

Par le jeu du hasard, on m’a offert deux essais de philosophie qui, tous deux, se trouvaient concerner le même thème, à la fois très inspirant et très actuel, de la joie. Le premier est La puissance de la joie, de Frédéric Lenoir, paru aux éditions Fayard en 2015. L’autre est L’Art de la joie, de Nicolas Go, sous-titré Essai sur la sagesse. Voici ce que j’ai pensé du premier de ces ouvrages… en attendant un résumé de l’autre.

L’auteur

  • Frédéric Lenoir (Orizoninfini, Wikipédia)

    Frédéric Lenoir est philosophe et sociologue, chercheur associé à l’EHESS. Sa participation à des émissions de radio, ainsi que certains de ses essais et romans, l’ont rendu assez connu du grand public. Il s’intéresse aux religions, à la spiritualité, au bonheur, à la joie.

Le propos de l’ouvrage

  • La joie est une expérience suprêmement désirable, partagée par chacun à différents degrés dans des occasions diverses (relations amoureuses, victoires personnelles, découvertes scientifiques…). Dès lors, « peut-on formuler aujourd’hui une sagesse fondée sur la puissance de la joie ? ».
  • Les enfants vivent souvent dans la joie (kgorz, Pixabay)

    Le premier chapitre (p. 17-29) s’attache à distinguer soigneusement les trois concepts de plaisir, de bonheur et de joie (voir ci-dessous la partie « concepts »). Au-delà des plaisirs éphémères et parfois nocifs, le bonheur consiste à sélectionner avec modération et jugement les meilleurs plaisirs. Ceux-ci étant toujours susceptibles de prendre fin, c’est en soi-même qu’il faut trouver la source du bonheur : la sagesse consiste à se satisfaire de ce que l’on a déjà et à accepter ce que l’on ne peut changer. Les médias vantent davantage un hédonisme superficiel qu’une culture sage du bonheur. Moins souvent évoquée, la joie se définit comme un sentiment, une émotion intense, touchant à la fois le corps et l’esprit. Sorte de plaisir décuplé, elle se manifeste souvent de façon exubérante, elle est communicative. Elle peut être éphémère, mais pas obligatoirement.

  • Le deuxième chapitre s’intitule « Les philosophes de la joie » et se donne pour objectif de questionner « les rares philosophes qui se sont penchés sur cette belle et entière émotion » (p. 29). S’ils ont été peu nombreux à s’y intéresser, en Grèce antique comme en Orient, c’est sans doute parce qu’elle est moins prévisible que le plaisir, qui se programme, et le bonheur, qui se construit (p. 33). La joie, elle, nous transporte de manière imprévisible (p. 34).
    1. Frédéric Lenoir voit en Michel de Montaigne le « premier philosophe moderne de la vie heureuse » : fuir les conflits et savourer les plaisirs simples, telles seraient ses maximes de vie. Et pour cela, il faut se connaître soi-même (p. 35).
    2. Baruch Spinoza (Wikipédia)

      Le philosophe Baruch Spinoza, par sa pensée critique envers les dogmes religieux, préfigure les Lumières (p. 36-37). Pour Frédéric Lenoir, sa pensée est « une joie en acte » (p. 39). Il fonde son éthique non sur des valeurs telles que le Bien et le Mal, mais sur l’observation des hommes : tout organisme « s’efforce de persévérer dans son être », de se protéger et de se développer. La rencontre avec d’autres organismes constitue tantôt un obstacle, tantôt une chance, qui procure alors de la joie (p. 40). La joie nous fait grandir, nous accomplir. Spinoza distingue entre joies passives (les passions) et joies actives, dont nous sommes la cause et qui sont plus durables (p. 41). Les premières ne sont pas forcément inutiles, mais sont moins durables et moins nobles (p. 42). La béatitude est la joie suprême, inébranlable (p. 43). Cela suppose un effort de discernement pour se diriger toujours vers les joies les plus actives (p. 44). Pour conclure, Frédéric Lenoir définit la joie selon Spinoza comme « le perfectionnement, l’augmentation de la puissance d’exister » (p. 44).

    3. Friedrich Nietzsche (Wikipédia)

      Pour Friedrich Nietzsche, comme pour Spinoza, la joie est une « puissance de vie ». S’opposant à la morale chrétienne de son époque, qu’il juge trop répressive, Nietzsche recommande de dire « oui » à la vie. Il s’agit d’un « oui » radical, imposant d’acquiescer également aux épreuves et aux instants moins agréables de l’existence. C’est l’amor fati, l’amour du destin. Il faudrait être capable d’assumer chaque instant de l’existence, d’accepter que chaque instant puisse être revécu à l’identique. Cela suppose de faire de sa vie une œuvre d’art (p. 45-49).

    4. Henri Bergson insiste également sur la dimension créatrice de la vie (Frédéric Lenoir ne cite pas l’expression bergsonienne d’ « élan vital » qui dit pourtant très bien ce mouvement joyeux et créateur de la vie). Lorsque la vie est créatrice, il y a joie. La joie marque la réussite de la vie. Il y a quelque chose de triomphal en elle.

 

  • Un lotus (Pixabay)

    Le troisième chapitre possède le beau titre de « Laisser fleurir la joie ». La joie ne se décrète pas, mais on peut la « laisser fleurir ». Car certaines attitudes, plus que d’autres, sont susceptibles de favoriser son éclosion.

    1. Pour Frédéric Lenoir, l’attention permet d’être vraiment présent à ce que nous vivons, d’être ouverts à nos sens, de ne pas nous couper de nos émotions, afin de pouvoir goûter la joie.
    2. Citant le maître bouddhiste Thich Nhat Hanh, Frédéric Lenoir recommande également de cultiver la présence : il s’agit d’accomplir les plus modestes et les plus banals de nos actes comme s’il s’agissait des plus importants et des plus précieux. Il ne s’agit pas seulement d’être attentif, mais d’accueillir le monde de tout son être. Les autres, les enfants, les mourants, ont besoin de notre présence.
    3. La méditation permet de développer ces facultés. Il s’agit simplement d’instants où il n’y a rien à faire qu’être attentif et présent à soi-même et au monde. Aujourd’hui, en Occident, la méditation dite de « pleine conscience » se développe, totalement laïque (p. 64-67).
    4. Frédéric Lenoir prône également la confiance et l’ouverture du cœur (p. 67-70). Ce qui suppose d’accepter que le cœur soit blessé… Il ne s’agit pas de tout accepter benoîtement, mais d’éviter de se renfermer par un excès de méfiance.
    5. Selon les bouddhistes, la vraie joie se distingue de l’euphorie, trop superficielle, et de l’envie, forme de convoitise jalouse ; la vraie joie s’accompagne de bienveillance envers tout être vivant (p. 70-71). C’est la joie de voir d’autres êtres s’épanouir.
    6. Frédéric Lenoir défend aussi la gratuité comme refus d’une existence entièrement gouvernée par l’utilité, le profit et l’appât du gain. Celle-ci ne va pas sans la gratitude, ou reconnaissance envers les cadeaux de la vie, que l’on ne sait pas toujours identifier comme tels…
    7. L’auteur loue encore la persévérance, car ce sont nos accomplissements, et non nos projets virtuels, qui nous procurent de la joie.
    8. Sont également recommandés le lâcher-prise et le consentement : ne luttons pas vainement contre ce que nous ne pouvons changer, acceptons les épreuves de la vie au lieu de pester contre elles, et laissons-nous guider par le courant de l’existence, comme l’enseignaient déjà les stoïciens et les taoïstes.
    9. Pour conclure, Frédéric Lenoir revient sur le corps, qu’il convient de ne pas négliger. Le corps est source de jouissance et de joie, aussi faut-il en prendre soin et le maintenir en bonne santé. La sexualité même, lorsqu’elle est véritablement union et partage, est source d’une saine joie.

 

  • Le quatrième chapitre s’intitule « Devenir soi ». Sur les pas de Spinoza et de Carl Gustav Jung, Frédéric Lenoir montre que, pour vivre dans un état de joie durable, il faut se connaître soi-même, afin de s’extraire des conditionnements extérieurs et intérieurs, et de s’orienter vers des désirs authentiques, qui augmentent notre être. C’est ce que Lenoir appelle la « déliaison ».
  • De façon complémentaire, Frédéric Lenoir propose dans le cinquième chapitre une voie de « reliaison ». Se connaître soi-même permet de nouer avec autrui des relations authentiques qui procurent une joie durable (c’est la philia grecque). Lenoir distingue l’amour d’amitié, qui doit être réciproque, l’amour-don, qui est inconditionnel, et y ajoute l’harmonie avec la nature et le cosmos, incluant les animaux, la nature, et la contemplation du sacré.
  • La joie parfaite (et c’est le titre du sixième chapitre) est, par exemple, celle que connaissent certains mystiques. Frédéric Lenoir recommande de transcender l’ego et le mental, lesquels ne sont utiles que pour la survie. Les voies de « déliaison » et de « reliaison » nous conduisent à transcender les limites de notre petit moi, et à entrer en communion, de façon non dualiste, avec la Nature/Dieu/le cosmos… On atteint ainsi ce que Romain Rolland nomme un « sentiment océanique ». Ce chemin est progressif. La joie en est certes la récompense finale, mais elle nous accompagne aussi tout au long. Il s’agit de transcender l’ego, de le lâcher, mais non de le tuer, ce qui pourrait avoir des effets néfastes. Difficile ? Pourtant la joie est déjà là, c’est celle que manifeste spontanément tout enfant : il faut simplement la retrouver, consentir à la vie, dire un « oui sacré à la vie » (p. 192).
Quelques concepts-clefs
  • Plaisir (n. m.) : Pour Frédéric Lenoir, c’est l’expérience immédiate de la satisfaction d’un besoin ou d’un désir. Certains plaisirs sont très basiques (boire, manger, se reposer…), d’autres plus élaborés (satisfaction face à une œuvre d’art ou un paysage…). Leur nature éphémère et fragile ainsi que, parfois, leur nocivité à long terme, posent problème. Aussi convient-il de rechercher des satisfactions plus durables et moins dépendantes des aléas de l’existence.
  • Bonheur (n. m.) : Selon Frédéric Lenoir, ce concept a été inventé afin de rechercher une source de satisfaction plus convaincante que celle des plaisirs. Pour Épicure, le bonheur inclut certains plaisirs, mais avec modération et prudence. Pierre Rabhi parle ainsi de « sobriété heureuse ». Avec Aristote, Frédéric Lenoir parle également de mesure, de discernement, de tempérance. Tous ces concepts renvoient à des qualités de jugement.
  • Phronesis (mot grec) : Chez les Grecs, c’est une qualité de prudence consistant à choisir avec justesse ce qui est bon (p. 21).
  • Tempérance : Chez Aristote, juste milieu entre ascèse et débauche (p. 22). Voir aussi le juste milieu trouvé par Bouddha (p. 22-23).
  • Sagesse (n.f.) : Capacité à trouver en soi-même la source du bonheur, et non plus dans les circonstances extérieures, nécessairement éphémères et contingentes (p. 23). Autrement dit, se satisfaire de ce qu’on a déjà : c’est la voie prônée par Saint Augustin et par la morale stoïcienne (p. 24).
  • Autarkeia : Liberté intérieure permettant à un individu de ne plus se sentir affecté par les circonstances extérieures (p. 25).
  • Conatus : Effort de tout individu de persévérer dans son être (B. Spinoza) (p. 39-40).
  • Philia : Amour-amitié, chez les Grecs.
Quelques-uns des philosophes les plus cités dans l’ouvrage
  • Aristote : Philosophe grec de l’Antiquité (384-322 av. J.-C.)
  • Épicure : Philosophe grec de l’Antiquité (342-270 av. J.-C.)
  • Pierre Rabhi : Essayiste français né en Algérie en 1938, défenseur d’une agriculture respectueuse de l’environnement.
  • Bouddha : Sage indien, fondateur du bouddhisme (VIe-Ve s. av. J.-C.)
  • Saint Augustin : penseur chrétien qui vécut en Afrique du Nord (354-430 apr. J.-C.)
  • Michel de Montaigne : philosophe et essayiste français de la Renaissance, maire de Bordeaux
  • Baruch Spinoza : philosophe hollandais du XVIIe siècle, d’origine juive portugaise (p. 36). Il fit une lecture critique des textes religieux jugée scandaleuse à son époque, ce qui lui valut d’être excommunié. Il se rapprocha donc des milieux chrétiens, sans toutefois se convertir (p. 36-37).
  • Friedrich Nietzsche : philosophe allemand du XIXe siècle
  • Henri Bergson : philosophe français du début du XXe siècle
  • Carl Gustav Jung : psychanalyste, tout à la fois héritier et critique de Sigmund Freud
  • Taoïsme : courant de pensée chinois, fondé par le légendaire Lao Tseu
  • Bouddha : Siddharta Gautama, prince indien ayant accédé à l’Éveil

Ce que j’en ai pensé

L’ouvrage se veut accessible au grand public, et il a indéniablement réussi le pari de parler de philosophie de façon claire et intelligible. Cela suppose parfois quelques longueurs. Je ne suis pas certain qu’il était réellement nécessaire, dans le deuxième chapitre, de présenter la vie de Spinoza, Nietzsche et Bergson, dans des paragraphes biographiques introductifs parfois assez longs. En revanche, Frédéric Lenoir est convaincant lorsqu’il les présente comme des philosophes de la joie.

Le troisième chapitre, qui présente les différentes attitudes favorables à la joie, est volontairement très énumératif. C’est un moyen efficace de les présenter, mais il aurait été intéressant de montrer davantage que toutes ces attitudes sont liées les unes aux autres, et que cultiver les unes sans les autres n’a guère de sens.

Frédéric Lenoir nous propose un chemin vers la joie qui me semble réaliste, je veux dire compatible avec la vie moderne : nul besoin de vivre en ermite ou de posséder des compétences extraordinaires pour être durablement joyeux. Ce chemin de déliaison et de reliaison permet tout à la fois de se trouver soi-même, et de nouer des relations authentiques avec autrui. Il me semble que nous avons besoin de telles philosophies pratiques, qui n’oublient pas que la philosophie est avant tout l’amour de la sagesse. Car ce chemin vers la joie est, simultanément, un chemin vers la sagesse. Et comment en serait-il autrement ? Je ne conçois pas de sagesse qui ne soit souriante.

Qu’en pensez-vous ?


  • Image d’en-tête : Fleurs de lotus (Pixabay)
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