Le mot « de »

On m’a posé un problème de grammaire : « Quand on dit : C’est de ma faute, à quoi sert le « de », puisqu’on peut tout aussi bien s’en passer et dire : C’est ma faute ? Quelle est sa fonction ? » Il est vrai que, dans certaines phrases, on ne sent pas très bien quel est le rôle de ce petit mot. Pensons à des exemples comme : « C’était pour de rire. » ; « C’est de notre responsabilité. » ; « Comme on dit de par chez nous » ; « Donner de son temps ». Dans tous ces exemples, l’omission du mot « de » n’entraîne pas d’énorme bouleversement du sens. Cependant, « de » a bien une fonction. Quelques précisions.

Trois entrées distinctes

Lorsqu’on cherche le mot « de » dans le Trésor de la langue française informatisé (CNRLT, Atilf), on trouve trois entrées distinctes, c’est-à-dire qu’il y a en réalité trois mots « de » : la préposition de, l’article partitif de et l’article indéfini pluriel de. Voici, pour plus de clarté, un petit schéma explicatif :

Il n’y a pas un mot « de », mais trois (schéma personnel)
  • Lorsque « de » est préposition, il est susceptible de désigner des liens sémantiques très divers, comme le point de départ (dans l’espace et dans le temps), la séparation, l’origine, la provenance, la distinction, le point de vue, l’appartenance, etc.
  • Lorsque « de » est article partitif, il sert à introduire des groupes nominaux désignant des quantités non quantifiées, perçues comme des parties d’un tout. Par exemple, dans Je bois de l’eau, le mot « de » permet de comprendre qu’il s’agit d’une certaine quantité indéfinie extraite d’une masse plus grande d’eau. Cet article partitif devient du au masculin : Il perd du sang. On veut dire qu’il a perdu une certaine quantité, mais non la totalité, de son sang. De même dans Il cherche du travail : le travail est une vaste catégorie dont il ne cherche à avoir qu’une portion. C’est encore le même raisonnement qu’on adopte dans Il a du courage : le courage est une qualité générale, abstraite, et on veut dire qu’il possède une certaine portion de courage.
  • « De » peut enfin être une forme de l’article indéfini pluriel, où il est alors le pluriel de un et une. Vous me direz, généralement, le pluriel de un et une, ce n’est pas « de », mais « des » : une statue, des statues. Oui, mais lorsqu’il y a un adjectif antéposé, on utilise « de ». On dira ainsi des statues en bronze, mais de belles statues en bronze. Il y a, entre des et de, une différence d’actualisation : de marque une actualisation moins forte. Voilà voilà.

Dans la pratique, trancher entre ces trois catégories demande parfois un peu de réflexion. Ainsi, lorsque je dis : « Tiens, des carottes ! », on peut hésiter entre le partitif et l’indéfini. Cependant, le TLFi est formel : le nom désignant une catégorie (le légume « carotte »), on définira le déterminant « des » comme un article partitif. Le dictionnaire lui-même précise que la frontière est ténue avec l’indéfini pluriel.

Encore vivants ? Bon, alors voici quelques subtilités…

Article partitif et article contracté

On prendra garde à ne pas confondre l’article partitif et l’article contracté.

  • L’article partitif (voir ci-dessus) est un déterminant qui désigne des quantités indéfinies extraites d’une catégorie plus grande : Il n’y a pas de pain. Je me passerai de gressins. Elle mangeait du fromage.
  • L’article contracté résulte de l’amalgame entre la préposition de (lorsqu’elle joue pleinement son rôle de préposition) et un article : Il vient du Caire (= de Le Caire).

Le mot « de » : transitivité directe ou indirecte ?

Illustration personnelle

Les compléments d’objet indirect sont définis par la présence d’une préposition : le chemin entre le verbe et son complément est donc indirect. Cependant, le mot « de » n’annule pas toujours la transitivité directe. Quelques explications.

  • Dans Elle mangeait du fromage, le groupe souligné est complément d’objet direct, répondant à la question « Que mangeait-elle ? ». On voit donc bien que le mot « de » n’est pas préposition, mais bien déterminant. Cependant, la pronominalisation se fait en en : Elle en mangeait, alors que les COD ordinaires se pronominalisent en « le » ou « la » : l’article partitif est assez proche, malgré tout, d’une préposition.
  • Dans Je te promets de venir, le groupe souligné est COD, et la pronominalisation se fait en « le » : Je te le promets. On voit donc qu’ici, l’idée de prélèvement est plus faible, ce qui entraîne une pronominalisation ordinaire. Le mot « de » n’assume donc pas un rôle plein de préposition qui impliquerait de parler de complément indirect.
  • Dans Il vient du Caire, le groupe souligné est locatif (autrement dit un complément essentiel de lieu, non supprimable et non déplaçable). Il correspond à la question « D’où vient-il ? ». Ici, « de » est bien préposition et indique la provenance (par opposition à la préposition « à » qui  marque la destination : Il va au Caire.)

Quelques emplois particuliers

  • « Et moi de rire. » → Ici, de est « indice de l’infinitif » (A. Jaubert). Le mot de participe au statut nominal de l’infinitif.
  • « Il n’y a que vous de fille au monde que cela étonne. » → Ici, le groupe souligné est un complément du régime du présentatif. Le mot « de » contient une idée d’extraction, de prélèvement. Selon Anna Jaubert, le mot « de » est ici à mi-chemin entre l’emploi prépositionnel et l’emploi article.
  • « Quelque chose de grand. » ; « Rien d’autre » → Le mot « de » permet à des adjectifs de qualifier des pronoms indéfinis.
  • « De l’amour. » → Certains titres commencent par « de ». C’est un héritage du latin : De Anima (Aristote), De natura rerum (Lucrèce). Il faut comprendre : « Cet ouvrage traitera de… ». Voir aussi, à ce sujet, cette page de forum.

Où l’on répond à la question posée

Au vu des informations ci-dessus recueillies au sujet du morphème de, je vais essayer de me dépatouiller avec les phrases qui m’ont été adressées (attention, ce sont des suppositions, non des affirmations) :

  • « C’est de ma faute ». → Le groupe « de ma faute » est séquence (ou régime) du présentatif « c’est ». La présence du déterminant « ma » implique que « de » soit préposition. La présence du mot « de », par rapport à la phrase également correcte « C’est ma faute », introduit peut-être une idée d’extraction, de prélèvement, comme le ferait… un partitif. C’est un peu de ma faute : le locuteur assume une partie de la responsabilité.
    La Grammaire méthodique du français parle d’emploi partitif dans « Je voudrais encore de ce rôti », tout en précisant  que « du, de la ne sont alors pas des articles » : il y aurait ainsi des emplois partitifs de la préposition de en tant que préposition (ce n’est pas l’article partitif comme dans du pain).
    En effet, le Trésor de la langue française informatisé cite l’exemple « C’est de ma faute » dans les emplois prépositionnels. On voit donc bien que de est ici préposition. Selon ce dictionnaire, « C’est de ma faute » est un emploi vieilli, affecté ou liturgique équivalent à « C’est ma faute ». L’exemple est cité dans le huitième emploi d’un paragraphe B intitulé « De marque la condition préalable d’un procès ou du résultat d’un procès matériel ou moral« .
  • « C’est de notre responsabilité ». → Je ne vois guère ce qui empêcherait de faire la même analyse. « De » serait bien ici préposition (puisqu’il y a déjà un autre déterminant, notre) mais avec une valeur partitive (afin d’expliquer la différence avec C’est notre responsabilité).
  • « Il y va de notre honneur. » → Cette phrase signifie : « C’est notre honneur qui est en jeu ». Ici, de est bien préposition, puisqu’il y a déjà le déterminant notre. Le TLFi ne donne pas d’exemple de phrase en « il y va de ». En revanche, on trouve un exemple avec une locution assez voisine par sa forme, quoique de sens différent, emprunté à Bernanos : « il en est peut-être du péril comme de l’eau froide« , où de marque un point de départ, ce point de départ étant « une entité à partir de laquelle on évalue, par comparaison, une autre entité« . Évidemment, dans Il y va de notre honneur, ce n’est pas une comparaison.
  • « Donner de son temps. » → L’emploi partitif est ici assez sensible : on donne une fraction de son temps à une personne ou à une cause. On peut rapprocher cet emploi de « Donner de son vin ». Le TLFi dit que la préposition « de » signifie ici « un peu, une partie de », et indique que « le point de départ est un tout dont on tire une partie ».
  • « C’est pour de rire. » → Ici, « de » précède un infinitif. Je verrais donc bien qu’il soit ici indice de l’infinitif, c’est-à-dire un mot qui permet d’utiliser l’infinitif comme substantif. Il resterait certes à expliquer la nuance sémantique avec la phrase, également correcte, « C’est pour rire ». Le TLFi évoque également les exemples « C’est pour de vrai », « C’est pour de bon », locutions adjectivales identifiées comme relevant d’un langage familier.
    Ces exemples sont cités dans l’article traitant du mot « de » comme préposition, dans une sous-section intitulée « de+attribut », elle-même dans une section intitulée « [De introducteur de suj., d’attributs, d’appos.; de signifie « le fait de », en parlant d’un fait particulier.]« , dans un chapitre lui-même intitulé « De marque une relation syntaxique; il est introducteur de subst., de pron. ou d’inf. en fonction de compl., de suj., d’attribut, d’appos., ou en fonction expressive.« .
  • « Comme on dit de par chez nous. » → L’emploi est ici, à mon sens, clairement prépositionnel. Le mot « de » indique la provenance, d’une façon comparable à « Je viens de Nice ». La seule différence qui signale ce cas comme particulier, c’est la succession « de+par ». Notons que la phrase « Comme on dit par chez nous » est également correcte et dit à-peu-près la même chose. Selon le TLFi, « de par » est une locution prépositive qui signale le « point de départ d’une distribution dans l’espace ».

Pour conclure

Pour conclure sur cette question complexe des emplois du mot « de », je rappellerai que l’essentiel est de se souvenir que de, préposition très polyvalente, est devenue dans certains de ses emplois un déterminant. La complexe arborescence de l’article du TLFi donne une idée de la diversité des emplois prépositionnels du mot « de », désignant tantôt le « point de départ » spatial ou temporel, tantôt la « condition préalable d’un procès », ou encore la « circonstance qui précise […] une modalité d’existence ou d’action », pour n’indiquer que quelques-unes des sections de cet article. Il y a, apparemment, un continuum entre les emplois prépositionnels et les emplois articles. Ainsi, l’article partitif, alors même qu’il est considéré comme un déterminant, est parfois susceptible de déclencher des pronominalisations en « en ».


Notes

  • CNRLT, Trésor de la langue française informatisé, en ligne.
  • Anna Jaubert, Cours de grammaire du XVIIIe siècle à l’Université de Nice (source non publiée)
  • Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige », 1994, rééd. 2009.

17 commentaires sur « Le mot « de » »

  1. le « de » est l’enfer du français. il sert à tout, dans une traduction on peut en avoir trois ou quatre à la file, il faut faire des périphrases uniqt pour les éviter!

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  2. Je ne suis pas d’accord avec vous, dans « Votre mot ‘de’ », quand vous parlez de ‘de’ article partitif dans les phrases positives du type « Il boit la bière / l’eau ». L’article partitif est ‘de la / de l’ / du = *de le’ : Il boit bière / eau / vin. ‘De’, étymologiquement parlant, est la préposition, mais elle est devenue un élément constitutif de l’article partitif, qui, étymologiquement parlant encore, comprend aussi l’article défini. En synchronie, ce ‘de’ et ‘le, …’ fonctionnent ensemble comme un article partitif. Aussi n’est-il licite de parler d’article partitif ‘de’ que dans les tours négatifs où ‘de’ subsiste seul : Il ne boit pas bière / vin / eau.

    D’autre part, à propos de « Elle mangeait du fromage », il est difficile d’admettre – en synchronie – que la pronominalisation ‘en’ de « Elle en mangeait » soit interprétable dans le sens de l’article assez proche d’une préposition sous prétexte que les COD ordinaires se pronominalisent ordinairement en ‘le, la, l’, les’. En fait les deux pronominalisations existent : ‘le, la, l’, les’ pour les noms à déterminants définis (lato sensu), cf. Il mange la / sa / cette pomme => Il la mange ; Il mange les / ses / ces pommes => Il les mange ; mais ‘en’ pour les noms à déterminants indéfinis (lato sensu) : Il mange une pomme => Il en mange une ; Il mange des pommes => Il en mange ; Il mange deux / plusieurs / quelques pommes => Il en mange deux / plusieurs / quelques-unes. La pronominalisation des COD partitifs s’inscrit parmi celles des noms à déterminants indéfinis.

    Attention ! dans « Je me passerai de gressins », ‘de’ est la préposition (on se passe DE qqchose, comme vous le savez). Le déterminant est zéro (et, pour moi, il s’agit plutôt de ‘des’ article indéfini zéro).
    Si vous acceptez ces mises au point, cela devrait avoir, je suppose, des implications sur votre paragraphe « Où l’on répond à la question posée », mais je me suis abstenu de le vérifier.

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  3. DE PROFUNDIS CLAMAVI AD TE, DOMINE

    C’est DE la foutaise ! It’s bullshit! Ou, comme disait Emil Cioran, initiant sa prise de parole lors d’un colloque sur les rapports entre la philosophie et la littérature en Allemagne «Tout ça, c’est DU déconnage !» provoquant ainsi la panique des interprètes qui cherchaient un sens métaphysique au mot «déconnage».

    C’est vrai que ce petit «de» a envahi la langue française et ce, sous ses diverse formes : d’, du, des, de la. Ce petit «de» est un véritable virus, qui était auparavant l’apanage de la noblesse et de ses noms à particules, le record étant détenu par le baron Charles-Frédéric d’ESBRAYAT de CREAUX de PRALAS de ROZIERES de GORDON (que le dernier ferme la porte !) et qui a par la suite gagné toutes les classes de la société.
    Lorsque la Révolution française trouva judicieux de couper la tête à tous ces petits «de», certains prirent le maquis et se fondirent dans la nature. On les vit réapparaître dans le langage courant, tapis dans nos campagnes, mais aussi dans les bas-fonds des villes, tous les lieux interlopes où prolifèrent à foison cette vermine destinée à barrer l’accès au français à des générations d’étudiants étrangers.

    Quand je tente de leur expliquer pourquoi la langue française raffolle du DE, ils n’y voient qu’une incongruité de plus dans une langue qui n’en manque pas. Mais quand j’ajoute qu’à la forme négative, du, de la, des, mais aussi un et une, deviennent de ou d’, mais que cette particularité comporte une exception avec l’emploi du verbe être (c’est de la balle/ce n’est pas de la balle), ils sautent par les fenêtres en poussant des râles d’agonie.

    Pourtant, ce n’est pas si compliqué ! DE marque l’origine, la genèse, prend la place du génétif, deuxième déclinaison en importance après le nominatif. En anglais : FROM, OF, some ou ’S. En russe : OT, ИЗ ou -OV, et dans de nombreuses langues germaniques ou scandinaves, le suffixe SON signifie FILS DE… Ainsi, Radisson est probablement le fils d’un radis.

    Pour finir, quand Oscar Wilde intitule son chef d’oeuvre de la littérature carcérale DE PROFUNDIS, il fait allusion aux premiers mots du psaume CXXIX, qui est le sixième des psaumes de pénitence, de la préposition DE et PROFUNDIS profond : Des profondeurs, j’ai crié vers toi, ô Seigneur…

    D’où l’expression (pas si) familière : Gai comme un De profundis

    Et un petit bonus, extrait des Fleurs du Mal – De profundis clamavi

    J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime,
    Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.
    C’est un univers morne à l’horizon plombé,
    Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;

    Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
    Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
    C’est un pays plus nu que la terre polaire
    – Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !

    Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
    La froide cruauté de ce soleil de glace
    Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;

    Je jalouse le sort des plus vils animaux
    Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
    Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !

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