A propos du bac de français 2017

Le baccalauréat se déroule cette semaine. En particulier, les épreuves anticipées de français ont eu lieu ce jeudi. Quelques remarques…

S et ES : Le personnage de roman se construit-il exclusivement par son rapport à la réalité ?

Les candidats au bac S et ES ont planché sur des textes de Marcel Proust (la fameuse scène de la lanterne magique), de Marguerite Duras et d’Albert Camus. Trois extraits de romans, tous puisés dans le vingtième siècle. Le moins connu était celui de Camus, s’agissant d’un texte posthume paru en 1994.

Le sujet de dissertation invitait les élèves à réfléchir au lien entre le personnage romanesque et la réalité. La question, telle qu’elle était posée, nécessitait quelques éclaircissements de la part du candidat.

Je ne reviens pas sur « le personnage de roman », formulation sans surprise puisqu’il s’agit de l’intitulé exact de l’un des objets d’étude du programme de Première. Rappelons simplement au passage que Lancelot n’est pas Manon Lescaut ni Rastignac, qui n’est pas Lol V. Stein ni Bardamu. Rappelons aussi que « le personnage de roman » n’est pas forcément « le héros » ou le personnage principal. Et que le personnage de roman n’est pas le personnage de théâtre.

Que veut dire « se construire » ?

Insistons en revanche sur la forme verbale « se construit-il » : cette construction laisse penser que le personnage romanesque se construit tout seul, occultant le rôle de l’écrivain dans cette construction. Il me semble donc nécessaire de distinguer deux choses :

  • d’une part, la construction intérieure du personnage, ce que les Allemands appellent la Bildung, c’est-à-dire le processus par lequel le personnage est progressivement transformé par tout ce qu’il lui arrive, si bien qu’il n’est plus le même à la fin du roman que dans les premières lignes. Bref, quand on dit que le personnage « se construit », c’est qu’il se forge un caractère, des qualités, qu’il se détermine peu à peu à partir des épreuves qu’il a à subir, jusqu’à aboutir à une compréhension plus ou moins claire ou opaque de qui il est.
  • d’autre part, la notion de construction rappelle que le personnage de roman est un être d’encre et de papier, qu’il évolue dans un univers fictif qui n’existe que dans l’imagination d’un écrivain, et que même les personnages les plus complexes, dotés d’une psychologie très réaliste, ne sont que des productions de l’esprit.

Bref, qui construit le personnage de roman ? A la fois le personnage lui-même, qui se construit, et l’écrivain qui, ne l’oublions pas, est aux commandes.

Qu’est-ce que la « réalité » ?

De la même manière, la notion de réalité s’interprète à deux niveaux selon que l’on considère la réalité extra-fictionnelle, autrement dit le monde réel dans lequel nous vivons tous, et la réalité des personnages, autrement dit l’univers fictif du roman, mais que les personnages sont censés percevoir comme réel. En un sens, l’on peut dire que le personnage de roman évolue dans une réalité, même si ce n’est pas la réalité.

Je m’explique. En principe, le personnage de roman ne sait pas qu’il est un personnage de roman. Il est donc tout à fait possible d’analyser la psychologie d’un personnage de roman comme on le ferait pour un homme réel, on peut ainsi, par exemple, s’interroger sur les motivations qui poussent tel personnage à agir d’une manière ou d’une autre. Bref, à un certain niveau de lecture, le personnage de roman, tout fictif qu’il est, se conçoit cependant comme partie prenante d’une certaine réalité. Le personnage de roman se transforme (et donc se construit…) en entrant en contact avec d’autres personnages, avec des lieux, des objets, des situations, des épreuves, qui constituent « sa » réalité.

Qu’est-ce que « son rapport à la réalité » ?

L’utilisation du possessif dans le sujet ne doit pas être négligée. Non plus que celle du singulier. Le personnage de roman aurait ainsi un rapport à la réalité qui serait le sien, et qui serait unique.

Là encore, l’expression peut se lire de différentes manières :

  • le rapport que nous, lecteurs, pouvons identifier entre le personnage fictif et la réalité extra-littéraire,
  • le rapport que le personnage lui-même établit avec la réalité, autrement dit la façon dont le personnage se positionne lui-même, consciemment et inconsciemment, dans le monde. C’est sa façon à lui d’entrer en rapport avec la réalité, qu’il n’aborde que du point de vue qui est le sien.

« Exclusivement »

Enfin, bien entendu, l’adverbe exclusivement sert à restreindre le champ des possibles, si bien qu’il importe de se demander par quoi d’autre que la réalité le personnage de roman pourrait bien « se construire ».

Cependant, la réflexion que nous venons de mener montre qu’il serait assez simpliste d’envisager les choses sur un mode binaire. Il est plus que probable que de très nombreux élèves envisagent la réflexion en insistant d’abord sur la réalité, puis sur un vague catalogue d’éléments autres que la réalité.

Je crois que le concept central du sujet est bien celui de « construction », tant est grande la tentation de négliger cette notion au profit de l’opposition entre « réel » et « fictif » :

  • L’auteur construit son personnage en utilisant des matériaux puisés dans le réel, mais pas exclusivement
  • Le lecteur se construit une image du personnage à partir également de matériaux puisés dans le réel, mais pas exclusivement
  • Le personnage se construit lui-même, il se forme, en entrant en contact avec un monde plus ou moins réaliste, mais qui constitue « sa » réalité.

En outre, le personnage peut aussi être confronté à ce qui, au sein même de la fiction, est considéré comme irréel. Autrement dit, il peut y avoir de la fiction dans la fiction. Et c’était précisément le cas des textes du corpus, puisque la question préliminaire invitait à se demander comment chacun des personnages était touché par l’univers fictionnel qu’ils rencontraient. Qu’il s’agisse de la lanterne magique (Proust) ou du cinéma (Camus), il y a donc emboîtement depuis la réalité extra-littéraire, au sein de laquelle il existe un livre qui déploie un univers fictionnel, lequel est considéré par les personnages comme « la réalité » par opposition à des univers fictifs tels que le cinéma ou la lanterne magique. L’irruption d’un « irréel » dans la réalité fictionnelle apparaît comme une sorte de mise en abyme de la fiction dans la fiction, de l’irréel dans l’irréel, si bien que la lanterne magique ou le cinéma peuvent symboliser l’irréalité du roman lui-même. (Vous comprendrez mieux si vous avez aimé Inception.)

On voit donc toute l’importance de l’irréel dans la construction des personnages, qui se forgent leur caractère et leur identité en entrant en contact avec des œuvres d’art.

Bref, la question est finalement moins simple qu’il ne paraît au premier abord, sachant ici que je n’ai fait qu’expliciter les termes du sujet. Il resterait encore à problématiser, à développer un plan, à sélectionner des exemples… Mais bon, je ne passe pas le bac, moi !

Aussi terminerai-je sur une pirouette, en vous invitant à votre tour, chers lecteurs, à livrer vos impressions sur ce sujet !

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