Lire l’Éducation sentimentale

Je n’ai pas réussi à dépasser les premières pages de Madame Bovary. La raison tient moins à l’œuvre de Flaubert elle-même qu’au fait que j’en avais trop entendu parler avant d’en entamer la lecture. Je n’arrivais pas à me passionner pour les malheurs du jeune Charles, simplement parce que je savais déjà, dans les grandes lignes, ce qui allait arriver. Je connaissais le nom des personnages avant qu’ils fassent leur première apparition. J’avais déjà lu la fameuse scène des comices. Bref, ma curiosité était déjà largement émoussée. En revanche, j’ai adoré L’Éducation sentimentale, et c’est de ce chef d’oeuvre flaubertien que je voudrais vous entretenir aujourd’hui.

Ce fut comme une apparition

Première page de L’Éducation sentimentale, d’après une édition de 1910 (source : Wikipédia)

C’est un ami qui m’a encouragé à lire ce livre dont le titre ne me passionnait guère, et je lui dois mille mercis ! Je craignais une histoire à l’eau de rose, excessivement sentimentale. Il n’en est rien. Je précise que je n’ai jamais étudié ce roman et que je livre simplement ici des impressions de lecture.

De ce livre, je n’avais auparavant étudié qu’un seul extrait qui, par chance, se trouvait plutôt au début du roman : la fameuse scène de première rencontre entre le jeune Frédéric Moreau, personnage principal, et Madame Arnoux. « Ce fut comme une apparition ». Ignorant tout de la suite de l’histoire, j’étais curieux de savoir comment l’intrigue allait se développer jusqu’à aboutir à ce fameux « livre sur rien » dont rêvait Flaubert en écrivant ce roman.

Être romantique dans une époque qui ne l’est plus

Tout le malheur de Frédéric est d’être un romantique dans une époque qui ne l’est plus. Il éprouve pour Madame Arnoux un amour parfaitement pur, franc, spontané, en un mot innocent. Un amour comme on n’en rencontre pas d’autre dans toute une vie. Mais, hélas, Madame Arnoux est déjà mariée.

Le thème de l’amour impossible est on ne peut plus traditionnel. On pense à Roméo et Juliette de Shakespeare, à Bérénice de Racine, à Le Rouge et le Noir de Stendhal… Les exemples ne manquent pas.

Mais le traitement flaubertien de ce thème est original. Le romantisme de Frédéric jure dans une époque qui ne l’est plus. J’ai vérifié dans Wikipédia : l’histoire est censée se passer en 1840, autrement dit bien après l’apogée du romantisme dans les années vingts.

L’échec successif des possibles narratifs

Plusieurs options s’ouvrent devant Frédéric :

  • se contenter d’une relation adultère, mais cela correspond peu avec la pureté de la passion qu’éprouve Frédéric pour Madame Arnoux ;
  • tenter d’oublier Marie Arnoux, en se consacrant à autre chose : obtenir le succès artistique en tant qu’écrivain ou peintre, l’enrichissement personnel dans la société capitaliste du XIXe siècle, faire un mariage d’intérêt, embrasser une cause et s’engager en politique ;
  • se réfugier dans les bras d’une autre, et mener une existence guidée par la passion charnelle ou au contraire par la banalité d’une relation simple de père de famille…

Toutes ces options, Frédéric les essaiera. C’est ainsi que l’histoire du roman est difficile à résumer. On ne peut guère s’aider du fameux « schéma narratif » en cinq épisodes, car au-delà de l’élément perturbateur que constitue la rencontre décisive avec Madame Arnoux, il n’y a en guise de péripéties qu’une succession de tentatives qui avortent systématiquement. On ne lit pas l’Éducation sentimentale pour le suspense haletant.

Le roman est donc essentiellement fait de cela : l’ouverture d’issues narratives qui ne peuvent qu’avorter puisque Frédéric n’est réellement motivé par aucune de ces voies qui ne sont que des pis-aller, des solutions de substitution, bien médiocres à côté de la pureté de son amour pour Madame Arnoux.

On voit donc tour à tour Frédéric en apprenti banquier, en peintre du dimanche, en discoureur politique. On le voit assister à des dîners mondains, à des fêtes voluptueuses, à des courses hippiques. Il essaye plein de choses, mais ne s’engage réellement dans rien.

L’importance des personnages secondaires

Paris au XIXe siècle (Wikipédia)

Si Frédéric ne fait qu’un demi-pas dans chacune de ces voies, tel n’est pas le cas de ses différents compagnons de route qui, chacun à leur manière, illustrent ce qu’aurait pu être Frédéric s’il n’en avait pas été empêché par cet amour impossible.

Certains parviennent à faire carrière et à s’enrichir, d’autres persévèrent dans les métiers artistiques, d’autres encore s’engagent en politique. J’ai trouvé qu’ils étaient tous, quelque part, des Frédéric, en ce qu’ils lui montrent ce qu’il pourrait être et devenir. Ils représentent différentes réalisations de ce qui, chez Frédéric, sera resté en germe, dans le domaine de la virtualité. Mais bien sûr, en tant que lecteurs, nous préférons l’échec de Frédéric à la réussite de ces parvenus…

Frédéric spectateur d’une société

Gustave Flaubert jeune (source Wikipédia)

Privé de la seule chose qui lui semblait donner sens à son existence, Frédéric apparaît comme un romantique désenchanté. Là où les personnages secondaires s’investissent dans différentes voies, Frédéric demeure essentiellement passif, errant sans réel but dans une société qu’il côtoie mais dans laquelle il ne s’investit pas réellement.

Comme je le disais en 2015 dans un commentaire sur un autre blog, « Frédéric, alors même qu’il est le personnage principal, est davantage un observateur de la société qui l’entoure qu’un héros. Il observe les soubresauts politiques, les dîners mondains, les courses hippiques, etc., mais finalement tout ceci ne lui importe guère. »

Aussi Flaubert décrit-il attentivement la société de son temps, dans ses différentes strates sociales. Voici tout un monde de banquiers, de mondains, de courtisanes, de peintres, de poètes, d’idéalistes, de révolutionnaires… Ils sont peints sans simplisme, mais aussi sans concession, avec ironie et réalisme.


A lire aussi

  • Une présentation du roman sur le blog « Quand le Tigre lit ». Le Tigre n’a pas aimé L’Éducation sentimentale, et il est intéressant de voir pourquoi.
  • Un résumé du roman sur Wikipédia.
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