Les locutions

On m’a demandé un article sur les locutions. Qu’est-ce encore que ce truc ? C’est une notion grammaticale. Ou plutôt, deux notions. Je m’explique.

Qu’est-ce qu’une locution ?

La Grammaire (Paul Sérusier, Wikimedia Commons)

D’après le dictionnaire en ligne du CNRLT, une locution est un « groupe de mots constituant un syntagme figé ». Cela renvoie cependant à deux réalités distinctes :

  • Citant Benveniste, le CNRLT définit en premier lieu la locution comme un « groupe de mots pris souvent dans une acception figurée que l’usage a réunis pour former une sorte d’unité dont le sens « se définit comme sa capacité d’intégrer une unité de niveau supérieur ». C’est ce qu’on peut appeler les « expressions toutes faites ». Avec cette acception, le mot « locution » peut recevoir des adjectifs tels que « banale, consacrée, familière, impropre, populaire, proverbiale, savoureuse, sentencieuse, triviale, usuelle, vulgaire ». Cette première acception du mot « locution » est donc surtout lexicale.

  • Mais une locution peut être aussi (toujours selon le CNRLT) un « groupe de mots ayant dans la phrase la valeur grammaticale d’un mot unique ». Et le CNRLT de lister différentes catégories grammaticales : Locution adjective, adverbiale, conjonctive, prépositionnelle, verbale. Cette deuxième acception est donc beaucoup plus grammaticale.

Les locutions lexicales

S’agissant des locutions lexicales, toute la difficulté est d’apprécier le degré de figement de ladite expression, afin de savoir s’il s’agit réellement d’un syntagme figé, une expression toute faite. On peut faire plusieurs tests pour le vérifier :

  • L’impossibilité de changer l’un des constituants du syntagme figé par un autre terme de sens voisin. Par exemple, « une peur bleue » est un syntagme figé parce qu’on ne peut pas dire « une peur jaune » ou « une pétoche bleue ».

  • L’impossibilité d’ajouter des éléments. On ne peut pas dire « Une peur bleue et verte ». On ne peut pas dire non plus « Une peur et une frayeur bleues ».

  • L’impossibilité de modifier l’intensité des éléments. On ne peut pas dire « Une peur très bleue » ou « Une peur bleu pâle ».

On voit donc que l’expression « Une peur bleue » constitue un tour figé de la langue française, une expression consacrée. Une locution, donc.

On parle de lexicalisation pour désigner ce phénomène de figement lorsque celui-ci aboutit à la création d’un mot composé : l’expression de plusieurs mots s’est progressivement transformée en un mot composé. La Grammaire méthodique du français propose les exemples de un fil de fer barbelé, un baise-en-ville, les qu’en dira-t-on.

Les locutions grammaticales

La Grammaire méthodique du français ne possède pas de chapitre spécifiquement consacré aux locutions. En revanche, l’entrée « locution » de son index renvoie à différents types de locutions :

  • les locutions verbales,
  • les locutions prépositionnelles,
  • les locutions adverbiales,
  • les locutions conjonctives,
  • les locutions pronominales.

Résumons tout cela en images :

La fleur des locutions

On voit donc que les locutions sont nombreuses, variées, et qu’on en trouve dans plusieurs classes grammaticales. Comme le précise la Grammaire méthodique du français à propos des locutions conjonctives, le figement de ces expressions n’est pas toujours complet. Certaines locutions peuvent ainsi être modifiées par des adverbes, comme par exemple « en supposant que » qui peut devenir « en supposant malicieusement que ». Il ne s’agit donc pas d’un syntagme totalement grammaticalisé, même s’il joue le rôle d’une conjonction composée.

Toute la difficulté réside donc dans l’appréciation du degré de lexicalisation de ces expressions. Pour En supposant (malicieusement) que, on pourra hésiter entre une analyse qui ferait de « en supposant que » une locution conjonctive et une analyse en « verbe au gérondif » + « proposition complétive du verbe au gérondif ». Même remarque pour « Au cas où », qui admet des modifications (« au cas improbable où« ).


Pour en savoir plus

Pour rédiger cet article, je me suis appuyé sur :

  • le dictionnaire en ligne du CNRLT (Atilf)
  • la Grammaire méthodique du français de M. Riegel, J.-C. Pellat et R. Rioul, parue aux Puf en 1994 et rééditée en 2009.
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2 réflexions au sujet de « Les locutions »

  1. Rectification : pour « le mien », « la tienne », je parlerais plutôt de locution pronominale possessive. Pour « la même », je me demande aussi si le terme « indéfini » (que je comprends bien pour « les uns ») est bien adéquat.

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  2. Un commentateur sur Facebook m’a fait des remarques intéressantes. Les voici :

    « Une synthèse intéressante et efficace sur les locutions. Merci pour ce travail de qualité et pour la générosité de votre démarche.
    Peut-être que dans la partie dédiée à la locution grammaticale il serait bon d’évoquer d’autres points grammaticaux afférents à celui de la locution (grammaticale) ? (bien utile pour les remarques nécessaires)
    Je pense par exemple (et sans prétendre à l’exhaustivité) au/à :
    — statut du verbe support et du nom et / ou adjectif prédicatif dans la locution verbale,
    — la présence ou l’absence de déterminant dans certaines locutions (ex : « faire long feu » vs « sur le champ » ou « à condition de » vs « à la condition que ») et leurs conséquences sur l’extensité du référent associé au nom employé dans une locution. »

    Un grand merci à ce commentateur pour ces précisions.

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