Un oiseau de James Sacré

Après les escargots, après les bocaux, je vous propose aujourd’hui de découvrir un oiseau de James Sacré. Le recueil s’intitule plus exactement Un oiseau dessiné, sans titre. Et des mots. Il a été publié aux éditions Tarabuste en 1988.

Des mots autour d’un dessin

Un oiseau dessiné (Pixabay)

Le titre du recueil indique donc que cet oiseau n’est pas un volatile de chair et d’os, mais un animal de papier. Et en effet, on trouvera, à la dernière page de l’ouvrage, un dessin de Jalil Écharradi, représentant en noir et blanc un oiseau posé au sol, dans un décor montagneux aride, à côté d’un maigre palmier longiligne. Le dessin est stylisé plutôt que réaliste.

Le titre choisi par James Sacré est également intéressant en ce qu’il minimise à l’extrême la place tenue par la poésie dans cet ouvrage. C’est d’abord le dessin qui est mentionné : Un oiseau dessiné, sans titre. La précision Et des mots donne l’impression que le langage ne vient qu’accessoirement accompagner le dessin. Ce titre inverse donc le rapport traditionnel du texte et de l’image dans le livre, où, la plupart du temps, c’est l’image qui accompagne le texte, et se borne à une fonction illustrative.

En outre, la page de garde indique que certains fragments du texte sont de l’illustrateur. La répartition des rôles entre auteur et illustrateur n’est donc pas celle attendue ; l’illustrateur est ici placé au premier plan, alors même qu’il n’y a qu’un seul dessin et qu’il faut attendre la dernière page de l’ouvrage pour le découvrir.

Un oiseau sans nom

Venons-en à présent au texte même, et citons sans plus tarder le premier poème :

« Nous cherchions ensemble un oiseau
Un oiseau qui est là silencieux, qui a
Des façons brusques, beaucoup d’immobilité longtemps.
On voudrait dire un nom pour
Affirmer mieux la qualité de ce qu’il est
On le voit
Qui s’en va très au loin c’est comme
À l’intérieur de nous (dessin fermé
Le mot oiseau) qu’est-ce qui a bougé ? »

Un pic (Pixabay)

On reconnaît d’emblée la syntaxe particulière de James Sacré, qui permet ici au poète de faire comprendre à son lecteur que cet oiseau reste largement indicible. Le premier vers, « Nous cherchions ensemble un oiseau », montre que cet oiseau est moins une réalité présente, qu’il suffirait de décrire, que l’objet d’une quête poétique et artistique.

Poétique et artistique, car on peut voir dans ce « nous » la réunion de l’écrivain et de l’illustrateur, voire peut-être y inclure le lecteur. Le conditionnel « On voudrait dire un nom » souligne la difficulté à nommer de façon définitive cet oiseau, à le circonscrire par les mots. L’expression « La qualité de ce qu’il est » présente cet animal de façon énigmatique. Un animal qui, tout à la fois, « s’en va très au loin » mais se situe aussi « à l’intérieur de nous ».

Une dimension méta-poétique

Cette approche de l’oiseau par les mots inclut sa propre analyse. Comme souvent dans la poésie contemporaine, le poème présente une dimension méta-poétique, une réflexion sur le langage.

« Il arrivait que l’oiseau
S’empêtrât, quelque chose d’informe
Le cou tourné comme
Par une complication grammaticale
Son corps dans le corps obscur du monde.
Quelque chose de muet. La difficulté.
La nuit, des montagnes s’écroulent
Dans son corps : quelque chose d’écrit. »

Il s’agit donc bien d’un oiseau fait d’encre et de papier. Son « corps » est intimement lié à « quelque chose d’écrit ». La position de son cou est comparée à une « complication grammaticale ».

« Figure dite ou montrée, mise
À la place d’autres mots ;
D’autres mots qu’on organise
En silence et désir : un poème
Qui est, qui n’est pas ce désir,
Et quel oiseau ? »

James Sacré compare aussi la main qui écrit et la main qui dessine. Cette dernière a su représenter l’oiseau « comme pour quelque chose encore ». Le poète, quant à lui, s’interroge : « Mais comment / écraser les mots, écrire plus fort ? », comme si le poète se demandait comment égaler par les mots un dessin qui possède « force » et vitesse. Supériorité, peut-être, de l’image sur le langage…

Dans le silence et le noir du monde

Le recueil n’est pas seulement une réflexion sur les mots et le dessin, on peut y voir aussi comme une tentative d’appréhender quelque chose d’indicible :

« De temps en temps l’oiseau
N’a plus de forme. Il est le silence.
Quand il revient c’est le cœur défait,
On devine qu’il a passé dans la douleur.
Le noir du monde. Le temps déchiré.
Il n’y a rien à comprendre.
Aimer c’est aussi du silence. »

James Sacré lors d’une lecture à Paris (source Wikipédia)

Le présent de vérité générale du dernier vers montre que le poème tend vers une sorte de leçon. L’oiseau n’est pas seulement un animal, il est aussi le symbole de quelque chose qui ne se laisse aisément ni décrire ni nommer. Voici en effet que l’oiseau « n’a plus de forme », qu’il n’est donc plus un simple animal, mais l’incarnation du « silence ». L’on ne saurait dire d’où cet oiseau « revient », mais la mention même d’un retour suppose un voyage, dont il aurait acquis une expérience. L’oiseau, nous dit-on, a « le cœur défait », il « a passé dans la douleur ». On a donc l’impression que l’oiseau revient chargé de souffrance. Il a vu « le noir du monde », « le temps déchiré ». Le poème présente une dimension énigmatique, et le lecteur est prévenu de l’impossibilité d’en percer le mystère : « Il n’y a rien à comprendre ». C’est alors que survient la leçon finale, pleine de gravité : « Aimer c’est aussi du silence. »

« Un jour l’oiseau
N’a plus de voix ni de forme
Il est
La liberté, le silence ;
Son économie, ses lettres éparses
Mal visibles dans le monde, à travers des livres :
La nuit, l’oiseau parti. »

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