Le poème d’à côté : Charles Baudelaire

Figure majeure de la poésie française du XIXe siècle, Charles Baudelaire est souvent considéré comme le point de départ de la poésie moderne. Selon Michel Jarrety, dans la préface du Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, « en lui se resserrent quelques-uns des signes majeurs de la modernité : l’attention du poète à son propre langage et la lucidité critique de la poésie pour elle-même, le glissement de l’expression vers la création, le sens du transitoire, l’accueil du paysage urbain, l’émergence d’un lyrisme moins personnel — et la possibilité finalement d’écrire des poèmes dans un monde devenu industriel, et justement moderne« .

Le poème d’à côté

Les Fleurs du mal sont à juste titre considérées comme le chef-d’œuvre de ce poète qui, par ailleurs, donna ses lettres de noblesse au poème en prose dans Le Spleen de Paris. Et parmi les pièces de ce recueil, ce sont souvent les mêmes qui apparaissent dans les anthologies et autres manuels, et notamment : « l’Albatros », « À une passante », « Au lecteur », « Les Chats », « La Chevelure », « Correspondances », « Harmonie du soir », « Parfum exotique », « Les petites vieilles », « Une charogne », « La Vie antérieure », ainsi que, bien entendu, les différents poèmes intitulés « Spleen ».

Aujourd’hui, conformément à la logique de la rubrique « Le poème d’à côté », je voudrais vous présenter un poème sans doute moins fréquemment cité, précisément publié quelques pages avant le célèbre poème de « La Vie antérieure ». Il s’agit de « L’Ennemi ».

« L’ennemi » de Baudelaire

Ce sonnet ne pose aucune difficulté particulière de compréhension. Le poète utilise l’alexandrin, c’est-à-dire le vers noble par excellence, sans user des possibilités d’enjambement et de rejet : aussi le ton est-il quelque peu solennel, correspondant à l’intention du poète de magnifier sa propre existence.

Les quatrains adoptent des rimes croisées, structure originelle peu utilisée dans l’histoire du sonnet. Surtout, Baudelaire a choisi d’adopter des rimes différentes dans le deuxième quatrain que dans le premier : cette liberté prise avec la tradition lui permet de renouveler la forme du sonnet. Quant au sizain, il est agencé sur le modèle eef gfg, c’est-à-dire le modèle typique du sonnet français.

De strophe en strophe s’opère une dramatisation du ton : alors que les deux premiers quatrains comportent uniquement des phrases déclaratives, le sizain multiplie les formes interrogatives et exclamatives. Aussi peut-on adopter, comme fil directeur de notre réflexion, la question de savoir comment Baudelaire met à profit la forme du sonnet pour intensifier progressivement son propos, jusqu’au cri de douleur final.

Premier quatrain : une jeunesse ravagée par les éléments

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Le premier quatrain est marqué par une forte isotopie météorologique : on rencontre les termes « orage », « soleils », « tonnerre », « pluie ». Bien évidemment, Baudelaire ne veut pas dire qu’il a grandi sous un climat pourri. Ces différents termes s’inscrivent dans un réseau métaphorique par lequel il présente sa jeunesse comme accablée par le sort.

Le premier vers, « Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage », se lit ainsi comme une métaphore in praesentia : l’expression de « ténébreux orage » est une image qui désigne la « jeunesse », explicitement nommée. La négation exceptive en « ne… que » intensifie la métaphore en ce qu’elle exclut toute autre réalité que ce « ténébreux orage » qui s’étend ainsi à la totalité de la « jeunesse ».

Le terme de « ravage », souligné par sa position à la rime, est également un mot très fort, pour désigner l’effet du « tonnerre » et de la « pluie » : cette hyperbole donne l’impression que la vie du poète a été totalement dévastée.

On pourrait croire, au premier abord, que les « soleils » viennent atténuer cette atmosphère tempétueuse. Il n’en est rien. L’adjectif « brillants » confine au pléonasme (avez-vous déjà vu un soleil qui ne soit brillant ?) : il y a donc là encore un caractère extrême attribué au soleil. La jeunesse du poète, ravagée par le tonnerre et la pluie, a aussi été marquée par de « brillants soleils ». Donc, des épisodes très intenses qui ont marqué « ça et là » son existence. Le pluriel inhabituel du mot « soleils » va dans ce sens.

Bref, le poète ici nous dit que la vie ne lui a pas fait de cadeau, que sa jeunesse a été marquée par des épisodes si intenses qu’elles l’ont épuisé. La métaphore du jardin renvoie bien entendu à la vie : un jardin fleuri serait un signe de vigueur, mais ici, il ne reste que « bien peu de fruits vermeils ». Charles Baudelaire se présente donc comme un homme mûr.

Deuxième quatrain : Baudelaire file la métaphore

Dans le deuxième quatrain, Baudelaire file la métaphore du jardin en évoquant « la pelle et les râteaux » ainsi que « les terres inondées ». L’automne, saison qui précède l’hiver, suggère que le poète se rapproche inexorablement de sa propre mort.

Si ce quatrain se situe ainsi dans le prolongement du premier, il y a néanmoins une évolution : Baudelaire parle désormais de sa condition de poète et de son travail d’écriture. En affirmant avoir touché « l’automne des idées », il signifie peut-être les difficultés qu’il rencontre à trouver des idées nouvelles. La métaphore du jardinage devient ainsi l’image de l’effort d’écrire.

On comprend alors qu’écrire n’est pas ici un geste facile. Il faut sarcler, bêcher, ratisser ses idées afin de trouver du « neuf ». Et ce terme, placé à la césure, est à relever : Baudelaire fait partie de ces poètes novateurs qui prétendent renouveler la poésie. C’est d’ailleurs ici que se trouve une audace métrique, le positionnement de la césure entre un substantif et l’adjectif qui le qualifie : « Où l’eau creuse des trous / grands comme des tombeaux« .

On notera au passage, dans ce vers, les sonorités consonantiques en [cr], [tr], [gr], [t], [b], qui miment ce travail de creusement et soulignent l’effort qu’il implique. La comparaison « comme des tombeaux » marque explicitement que le poète doit, par son travail, lutter contre la mort.

Premier tercet : un espoir fugace

Dans le premier tercet, Charles Baudelaire formule l’espoir de voir pousser des « fleurs nouvelles », arrosées par l’engrais d’un « mystique aliment ». On voit donc que la métaphore du jardin continue d’être filée, mais avec un changement de ton : la phrase, désormais, est interrogative ; elle n’est plus au passé, mais au futur.

Il faut ici se souvenir du titre du recueil : Les Fleurs du Mal. Dans la dédicace initiale à Théophile Gautier, Baudelaire parlait de « fleurs maladives ». Les « fleurs nouvelles » désignent donc des poèmes, mais pas ceux déjà écrits dans le recueil : il s’agit des poèmes futurs que le poète espère encore pouvoir écrire. Des fleurs vigoureuses, et non plus maladives. Le « mystique aliment » peut désigner la source de la poésie, l’inspiration sacrée qui permettrait à de nouveaux poèmes d’éclore.

Mais la phrase est au conditionnel (« ferait ») et le poète précise bien qu’il s’agit d’un « rêve ». Car ces espoirs ont un ennemi (d’où le titre du poème), et c’est ce que le deuxième tercet vient rappeler.

Deuxième tercet : la menace du Temps

On remarque au premier coup d’œil que le dernier tercet est marqué par la présence d’exclamations. Le poème atteint ici son maximum d’intensité. Le poète semble comme accablé par le Temps, présenté comme une créature vorace qui « mange la vie » et qui « ronge le cœur ».

C’est une métaphore très crue, le poète donnant à voir la destruction progressive du cœur, qui n’est pas seulement ici une image de la vie, c’est l’organe sanglant lui-même qui est donné à voir. Aussi cet « obscur Ennemi » qu’est le Temps apparaît-il comme un monstre vorace, une sorte de vampire cruel qui puise sa force dans le « sang que nous perdons ».

Il serait sans doute excessif de parler de personnification, dans la mesure où le Temps ne devient pas réellement une personne dans ce poème. Celui-ci est malgré tout allégorisé sous la forme d’une créature mangeuse de sang.

Cette image romantique permet de dramatiser efficacement le caractère implacable du temps qui passe, qui ne revient pas, et qui ne peut que nous rapprocher, inexorablement, inéluctablement, de la mort.

*

Charles Baudelaire utilise donc la forme du sonnet pour obtenir une progression en quatre étapes dans la dramatisation du Temps qui apparaît finalement comme un « obscur Ennemi » contre lequel il n’est aucun recours possible. Après avoir évoqué son passé, à savoir une jeunesse tumultueuse passée à brûler la chandelle par les deux bouts, Charles Baudelaire considère la précarité de sa condition présente, où il ne lui reste que « bien peu de fruits vermeils ». S’il rêve d’un futur où il pourrait continuer à produire des « fleurs nouvelles », de nouveaux poèmes, il sait néanmoins que le Temps joue contre lui. Le poète manifeste ici, sans doute, sous la forme d’un cri de douleur, sa propre inquiétude face à la mort, mais, au-delà, c’est la condition humaine elle-même qui est concernée, marquée par la finitude et par le caractère inexorable de la mort.

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