Faire écrire de la poésie à des enfants

L’Observatoire National de la Lecture (ONL) affirme que l’enseignement de la poésie « pose problème » aux enseignants : ceux-ci ressentiraient un « malaise » qui expliquerait le fait que la poésie soit souvent reléguée à l’école « à l’heure de la récitation ». Jean Verrier ne dit pas autre chose lorsqu’il constate que « le syntagme “enseigner la poésie” est presque toujours présenté à la forme interrogative et diversement modalisé : “peut-on”, “doit-on”, etc. ». Pourquoi et comment faire écrire de la poésie à des enfants ?

La poésie, pour quoi faire ?

Les raisons ne manquent pas qui justifient le fait de faire écrire de la poésie à des enfants : cela leur permet de mieux lire, de mieux écrire, de mieux grandir, de développer l’imagination, etc. Toutes ces justifications sont légitimes, mais il me semble également essentiel d’enseigner la poésie pour elle-même, avec la volonté de faire découvrir aux enfants ce monde de la poésie qui, sans l’école, risquerait bien de leur demeurer à jamais étranger.

Découvrir des poèmes de toutes formes

Il serait erroné de croire que les enfants auraient la poésie infuse, et qu’il suffirait de les laisser s’exprimer pour qu’il en résulte de la poésie. Inversement, il me semble tout aussi faux de penser que les enfants seraient totalement incapables de produire des textes poétiques. Un préalable nécessaire est la découverte de poèmes de toutes sortes : poèmes en vers réguliers, en vers libres, en prose, haïkus, calligrammes ; des poèmes français et des poèmes étrangers ; des poèmes anciens et des poèmes modernes… C’est ainsi par l’exemple, plutôt que par une définition imposée, que les enfants parviennent progressivement à définir la poésie.

  • Il est intéressant de demander aux familles d’apporter des poèmes qu’elles apprécient particulièrement : les enfants se rendent ainsi compte que la poésie est une réalité vivante, qui existe en dehors de l’école.
  • En élémentaire, il est possible de laisser manipuler aux enfants différents recueils ou albums de poésie (par exemple ceux de la très belle collection « Album Dada ») en vue de leur faire réaliser de brefs exposés sur un poème de leur choix. Ainsi, on laisse s’exprimer le goût de l’enfant pour un poème particulier.
  • En maternelle comme en élémentaire, les différents poèmes apportés par les familles ou par l’enseignant pourront être accrochés sur un « arbre à poèmes ». Les poèmes demeurent ainsi visibles des élèves qui peuvent, à certains moments où ils y sont autorisés, les regarder, les lire…

Produire des poèmes

La production de textes poétiques peut être conduite à tous les niveaux, depuis la petite section de maternelle jusqu’à l’Université. Avec, bien sûr, des enjeux et des attendus différents… Les quelques exemples qui vont suivre ne prétendent aucunement être des modèles. Il s’agit simplement de montrer que faire écrire de la poésie à des enfants n’a rien d’insurmontable. Je ne prétends pas non plus avoir réinventé la roue : les propositions qui suivent ne se veulent pas originales, certaines d’entre elles ont été suggérées par des formateurs ou trouvées dans des manuels.

Faire écrire des haïkus

Le mont Fuji

Les haïkus ont ceci d’avantageux qu’ils sont des poèmes brefs. Pour avoir tenté d’en faire produire à des enfants de moyenne et grande section de maternelle, ainsi qu’à des élèves de CE1/CE2, j’ai l’impression que les enfants sont très réceptifs à cette forme poétique propice à recueillir des impressions fugaces, des instants fugitifs, des sentiments fragiles, sur la nature, les saisons, l’instant présent.

Bien sûr, on ne peut écrire des haïkus sans en avoir lu au préalable. On a alors l’embarras du choix, tant dans la tradition japonaise (Bashô, Ryôkan…) que dans des adaptations occidentales contemporaines (Daniel Biga, Jean-Michel Maulpoix…). Les élèves peuvent ainsi se rendre compte par eux-mêmes des régularités qui définissent le haïku traditionnel (trois vers de 5/7/5 syllabes), tout en observant que certains poètes osent s’affranchir de ces règles. Ainsi, si l’observation des règles traditionnelles est trop difficile, on peut faire comprendre aux élèves qu’il est également possible de s’en passer…

On n’écrit pas à partir de rien : il est bon de partir de l’observation d’images évocatrices pour faire écrire des haïkus à des élèves. Par exemple, en MS/GS et CP, on peut partir des images d’un album de haïkus illustrés, faire associer aux élèves texte et image, et leur faire remarquer qu’il reste une image sans texte : c’est alors un bon prétexte pour écrire des haïkus. En CE1/CE2, j’avais utilisé comme support des représentations impressionnistes de la neige (Monet, Sisley, Pissarro…).

Dans tous les cas, avant l’écriture proprement dite, une collection de vocabulaire est utile : les élèves sont invités à donner des mots décrivant les images proposées. En élémentaire, on peut leur demander de donner d’abord des noms, puis des adjectifs, puis des verbes, histoire de leur permettre de puiser dans un répertoire lexical plus large.

Faire écrire des calligrammes

Un calligramme d’Apollinaire (Source Wikipédia)

Les calligrammes sont également des formes poétiques immédiatement évocatrices pour des enfants, y compris des élèves ayant des difficultés pour lire et écrire. La plupart reconnaissent spontanément la tour Eiffel, la montre, et divers autres objets du quotidien utilisés par Apollinaire dans ses Calligrammes.

En maternelle, on peut demander à des enfants de dessiner ce qu’ils ont compris d’un poème « ordinaire » (non un calligramme), puis de découper les mots et de les coller sur les lignes de leur dessin, pour constituer un calligramme. En élémentaire, on peut aller plus loin en faisant également écrire aux enfants le texte du calligramme.

Faire écrire des comptines

Un enfant qui dessine (Pixabay)

Les comptines permettent de stimuler la production écrite en maternelle, y compris en petite section. Bien évidemment, il revient alors à l’enseignant de consigner par écrit les propositions des élèves. On peut proposer une structure syntaxique ou rythmique aux élèves, qui doivent alors utiliser ce « patron » pour former de nouvelles phrases.

Par exemple, on peut jouer avec la structure « Je vois un [animal] [couleur] qui mange [aliment] » ou encore « Si j’étais un [animal], je [phrase au conditionnel] ». La structure syntaxique est alors imposée, et les élèves jouent uniquement sur l’axe paradigmatique. Cela permet, sinon de faire comprendre, du moins de rappeler aux élèves que les mots appartiennent à des catégories (par exemple, que « chat », « baleine » et « perroquet » appartiennent à la catégorie « animal »).

Approcher la poésie contemporaine

La poésie, ce n’est pas seulement le vers régulier rimé. Il est intéressant d’ouvrir les élèves à la diversité des formes poétiques, et en particulier à la vitalité de la création poétique contemporaine. Le poète Christophe Tarkos a écrit des « poèmes carrés » dont on peut s’inspirer pour écrire des « poèmes ronds » et des « poèmes triangles » : cette activité a séduit tant des élèves d’élémentaire que de maternelle. La recherche collective de vocabulaire permet d’éviter le syndrome de la « page blanche ».

On peut également inviter les élèves à écrire du slam. Après avoir fait écouter aux enfants des musiques correspondant à des émotions différentes, un répertoire collectif de vocabulaire est constitué, dans lequel les élèves pourront puiser pour écrire un texte avec pour contrainte qu’il se marie bien avec la musique. Les élèves passent ensuite déclamer leur texte sur fond musical : les camarades doivent juger de l’accord entre texte et musique.

Jouer avec les contraintes oulipiennes

Raymond Queneau, Varie11, Wikipedia italien (Source : Wikipédia)

L’imposition de contraintes d’écriture est, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, un puissant stimulant de la créativité et de la liberté d’expression, précisément parce qu’elles fournissent un cadre à l’expression. Les Oulipiens (Raymond Queneau, François Le Lionnais, Jacques Roubaud…) l’ont bien compris. L’écriture poétique tend alors à devenir un jeu. Cela peut être un bon moyen de faire écrire les élèves, à condition que l’on montre également par ailleurs que la poésie ne se limite pas à des pratiques ludiques.

Un cahier personnel de poésie

Toutes les propositions qui précèdent ont en commun d’être fortement guidées par l’enseignant. En effet, il me semble irréaliste de croire que des élèves se mettront spontanément à écrire de la poésie sans un étayage fort. Mais, une fois que ces différentes activités guidées ont eu lieu, il est tout à fait possible, dans un deuxième temps, d’inviter des élèves à écrire de la poésie de façon plus libre. Pour cela, un cahier personnel peut être fourni à chaque élève, avec comme simple consigne qu’ils peuvent y noter ce qu’ils veulent : recopier des poèmes qu’ils aiment, noter des mots dont ils aiment la sonorité, faire des dessins, et, pourquoi pas, écrire des poèmes. Chaque élève aura alors un cahier différent de celui de son voisin, et son contenu sera moins le reflet des activités conduites en classe que celui des choix personnels de l’enfant.

*

Bref, nombreux sont les procédés qui permettent aux élèves de faire un premier pas du côté de la production poétique. Les enfants se rendront ainsi compte qu’ils sont capables, à leur niveau, de s’exprimer de façon poétique. Le but est qu’ils prennent du plaisir à manipuler des poèmes et des mots, afin que la poésie ne soit plus pour eux un genre intimidant qu’il ne s’agirait que de révérer respectueusement, mais bien une pratique abordable. Si, ensuite, certains d’entre eux allaient au-delà, et s’emparaient eux-mêmes des mots, le pari serait gagné…


Pour aller plus loin :

  • DENIZEAU, Marie-Thérèse, LANÇON, Daniel, La poésie à l’école de la maternelle au lycée, Orléans, CRDP d’Orléans, 2000.
  • MARTIN, Serge, « Présentation. Les poèmes au cœur de l’enseignement du français », Le français aujourd’hui, n° 169, juin 2010, p. 3‑14.
  • JEAN, Georges, Comment faire découvrir la poésie à l’école, Nouvelle édition de « A l’école de la poésie » (1989), Paris, Retz, coll. « Pédagogie », 1997, 190 p.
  • POSLANIEC, Christian, Aborder la poésie autrement à l’école. Cycle 3, 6e, Paris, Retz, 2011, 287 p.
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