Festival poétique à La Gaude

article-afriqueUne petite troupe s’amasse sur le parking de La Gaude, ce vendredi 10 mars 2017, aux alentours de dix-neuf heures. Pourquoi cette soudaine affluence dans le paisible village de la Côte d’Azur ? C’est que la joyeuse troupe s’apprête à embarquer pour le monde de la « Pouasie »…

Voilà en effet que l’on distribue à ces « voyageurs », dont j’étais, un kit de survie dans un petit sac en papier: un gobelet en plastique, un biscuit, un crayon, un plan du village… Les convives sont intrigués : que va-t-il falloir faire de tout cela ?

Chacun est prévenu : c’est bien d’un voyage dont il sera question. Un voyage, que dis-je, un exil, vers l’inconnu, vers l’étrange, vers la poésie. Pas question d’être simplement spectateur, il faut se prendre au jeu !

Une personne déboule sur la place et s’écrie : « Ça passe ! » C’est le signal du départ. Il faut se mettre en route, mais attention, il ne faut pas se faire remarquer ! Nous nous pressons discrètement. Les organisatrices, armées d’un mégaphone ou d’une perruque lumineuse, entraînent notre joyeuse troupe à travers les ruelles étroites du vieux village, alors que la nuit tombe.

C’est ainsi qu’a débuté une belle soirée poétique, organisée par la compagnie « Une petite voix m’a dit » dans le cadre de ses « Journées Poët Poët », en cette période de Printemps des Poètes. Un spectacle totalement gratuit, offert à tous, petits et grands. J’avais déjà assisté, il y a deux ans, à une autre soirée gaudoise, qui m’avait laissé une très bonne impression : aussi était-ce avec un préjugé positif que je me laissais embarquer dans cette aventure d’un soir…

Acrobaties poétiques d’Inbal Ben Haïm, Alexis Merat, Tatiana Thomas

Nous sommes entraînés par les comédiennes jusqu’à la chapelle Saint-Ange, aux murs recouverts de fresques bleutées. En son centre est installé un portique, armature métallique sur trois pieds, d’où pend une corde. Cette installation sert de support à l’évolution d’une acrobate.

La poésie est constamment évoquée à travers la présence du papier, d’abord simple disque au sol frappé par la corde de l’acrobate avec des sons d’éclair, puis véritable personnage qui s’intègre dans la chorégraphie, jusqu’à ce que l’acrobate se suspende au papier dont elle déchire des fragments pour les offrir à certains spectateurs.

Lectures dans le noir

Les explorateurs d’un soir sont ensuite guidés jusqu’à l’église Sainte-Victoire, où ils sont invités à prendre place sur les bancs. Ils attendent dans l’obscurité, intrigués : pourquoi les laisse-t-on dans le noir ? La lumière va-t-elle jaillir lorsque commencera le spectacle ?

Non : la voix du récitant Paul Laurent s’élève sans que la lumière ne se soit faite. Elle résonne dans l’obscurité de l’église. Cette atmosphère particulière oblige le spectateur à s’embarquer dans l’aventure des mots. Nous entendons d’abord un texte de Claude Nougaro intitulé « Dans le désert du papier », puis le célèbre « Bateau ivre » d’Arthur Rimbaud.

Poésie dans un parking

La performance suivante a également quelque chose d’insolite. Par son cadre, d’abord : le sous-sol du parking de la mairie, vaste préau où stationnent de paisibles véhicules. On nous demande de nous asseoir par terre, à même le bitume.

Une vieille voiture trône au centre, aux allures de fourgonnette. La portière arrière droite, grande ouverte, laisse place au violoncelliste Raphael Zweifel assis sur la banquette. À l’aide de sa pédale « loop », il tire des sons étranges et envoûtants de son instrument.

Je me rends compte, au bout d’un petit moment, que le violoncelliste n’est pas seul. Des pieds pendent de la voiture : une personne est assise sur le rebord du coffre arrière, masquée par le véhicule. On entend soudain sa voix. Il s’agit de la comédienne Sabine Venaruzzo, qui récite son texte avec fougue, jusqu’au cri et jusqu’au chant.

Chorégraphie à deux

Nous sommes ensuite guidés jusqu’à la salle polyvalente « Les jeunes de la Gaude ». Nous prenons place sur les sièges qui s’étalent sur deux rangées. Face à nous, sur un large espace nu, évoluent deux danseurs. Ils marchent, dans un sens, puis dans l’autre, lentement ou en courant, parfois même à reculons ou en contact avec le mur. Pendant un long moment, ils ne font que cela : marcher.

Tout semble fait pour donner l’impression de gestes qui ne seraient pas ceux de danseurs mais bien ceux de personnages hagards enfermés dans un monde étrange : en cela, cette chorégraphie a quelque chose du mime. Emmanuelle Pepin et Olivier Debos, puisqu’ils s’appellent ainsi, se rejoignent, s’éloignent, se rapprochent à nouveau pour enfin entrer en contact, grimper l’un sur l’autre, puis disparaître par la porte. Il nous faut les suivre.

Sous la coupole de l’éco-musée

Nos pas nous conduisent jusqu’à l’éco-musée, dont la coupole resplendit de mille feux dans la nuit. Nous sommes invités à entrer par le sommet. La vue est imprenable, puisque d’une part s’étend le vieux village et ses lumières, et d’autre part apparaît la côte. Malgré l’heure tardive, il ne fait guère froid.

Nous descendons les escaliers, en admirant au passage le « chemin du mystère » de Maurice Maubert : une installation artistique où des sculptures façon arts premiers sont disposées sur un sol recouvert de sable.

C’est également du sable qui recouvre la pièce centrale du musée, sous la coupole. Deux musiciens, un saxophoniste et un batteur, emplissent l’espace de mélodies envoûtantes et de sonorités étranges. Nous sommes invités à nous asseoir sur le sable, tandis que David Amar et Davy Sur créent les ambiances sonores propices à l’accentuation du texte récité par la conteuse Fatiha Sadek. Nous entendons des mots de Bruno Dousey et de Paul Éluard.

Intermède gourmand

Après les plaisirs des yeux et des oreilles, vinrent ceux de la bouche. Les membres de l’association P.A.R.I. Mix’Cité avaient préparé de délicieuses pâtisseries orientales accompagnées de thé aromatisé au thym. Après cet entracte, nous avons été invités à descendre d’un étage, jusqu’à la salle de cinéma. Pour entrer, il faut présenter ses papiers d’identité poétiques, à savoir les sacs en papier qui nous avaient été distribués au début de la soirée, et sur lesquels nous avions été invités à écrire toutes sortes de mots. Nous prenons place dans les confortables fauteuils. Nous attendons le « Président de la Poésie », Marc Alexandre Oho Bambe.

Le Président Marc Alexandre Oho Bambe

Celui-ci fait une entré triomphale. Chaussures marron, jean bleu marine, chemise, gilet, cravate : cet homme élancé a bien des allures de Président de la Poésie. Il profère une poésie profondément humaniste. « Bienvenue », répète-t-il à l’assemblée. Le Président sait accueillir ses ouailles. « Ici on partage le manioc et l’igname des jours. » Sa voix, accompagnée par le musicien Alain Larribet à l’harmonium, s’élève avec une diction précise et rythmée. Et dans ses mots fraternels revivent ceux qu’il égrène, les Senghor, les Damas, les Artaud, qui sont visiblement pour lui une source d’inspiration.

Quand la performance prend fin, on se rend compte que l’on s’est réellement embarqué dans un voyage poétique. Les applaudissements nourris du public sont mérités : le pari de faire circuler la poésie, en l’intégrant aux arts vivants, arts du spectacle, cirque, théâtre, danse, musique, est réussi. Puissent de telles manifestations réconcilier les gens avec la poésie, leur rappeler qu’ils peuvent en lire, voire en écrire…



Image d’en-tête : La Gaude, Shakti, Wikipédia, libre de réutilisation

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