Pourquoi la proposition infinitive est-elle contestée ?

Plusieurs grammairiens actuels contestent la notion de proposition infinitive dans la langue française. Pourtant, la tradition grammaticale utilise depuis très longtemps ce concept, hérité du latin. Alors, où se trouve exactement le problème ?

Un concept hérité du latin

La proposition infinitive est, pour Simone Deléani et Jean-Marie Vermander, « une des tournures les plus caractéristiques du latin ». En effet, cette tournure est fréquemment employée.

Il s’agit d’une proposition complétive dont le sujet est à l’accusatif et le verbe à l’infinitif. Un exemple-type (proposé par S. Deléani et J.-M. Vermander) est le suivant :

« Scio vitam esse brevem. » → Je sais que la vie est brève.

S. Deléani et J.-M. Vermander rappellent qu’il est rare de traduire la proposition infinitive latine par une proposition infinitive en français : le plus souvent, on utilise une complétive introduite par « que ».

Qu’est-ce qu’une proposition infinitive en français ?

En français, d’après la Grammaire méthodique du français, la proposition infinitive se définit comme une proposition subordonnée, généralement complément d’objet d’un verbe de perception ou de mouvement, possédant un sujet distinct de celui du verbe principal. Exemples :

(1) « Je vois les oiseaux chanter. »
(2) « Le maître laisse ses élèves s’exprimer. »
(3) « On m’a vu assister à la conférence. »
(4) « Le maître fait travailler ses élèves. »

Pourquoi cette notion est-elle contestée ?

Il est quand même embêtant qu’un groupe ait deux fonctions à la fois : selon l’analyse traditionnelle, dans Je vois les oiseaux chanter, le groupe « les oiseaux » est à la fois COD de « je vois » et sujet de « chanter ».

Comment analyser autrement ces phrases ?

► En parlant de semi-auxiliaires

Pour les exemples (2) et (4), où la proposition infinitive est introduite par faire et laisser, on peut préférer une analyse qui parle de « semi-auxiliaires causatifs ».

On considère ainsi que faire+INF et laisser+INF constituent une « construction factitive ou causative ».

(5) « Daniel laisse jouer ses enfants. »

Dans l’exemple (5), on peut faire l’analyse suivante :

  • Daniel est le sujet de la phrase.
  • laisse jouer est une construction factitive (parfois dite aussi tolérative).
  • ses enfants est le complément direct de la construction « laisse jouer ».

Dans cet exemple, le verbe laisser est considéré comme un semi-auxiliaire, c’est-à-dire qu’il ne fonctionne pas pleinement comme un verbe, mais qu’il permet de modaliser le verbe « jouer ». Il ne possède pas son sens fort (laisser, abandonner).

► En considérant l’infinitif comme un deuxième complément

Il nous reste à traiter les exemples (1) et (3), qui ne correspondent pas à une construction factitive.

(1) « Je vois les oiseaux chanter. »

Selon la Grammaire méthodique du français, « les verbes de perception et les verbes causatifs de mouvement sont traités comme des verbes à deux compléments directs, le deuxième complément étant un infinitif […]. Cette construction […] est mise en parallèle avec celle de l’attribut du complément d’objet […] et de la proposition relative prédicative ».

Autrement dit, « Je vois les oiseaux chanter » est mis en relation avec d’autres structures voisines comme :

(6) « Je vois les oiseaux qui chantent. »
(7) « Je trouve les oiseaux fatigués. »

  • Dans l’exemple (6), la proposition relative « qui chantent » ne fait pas partie du syntagme nominal dont le mot-tête est « oiseaux ». En effet, on peut dire Je les vois qui chantent. On parle donc de relative prédicative.
  • Dans l’exemple (7), de même, l’adjectif « fatigués » n’est pas épithète de « oiseaux », mais bien attribut du complément d’objet « les oiseaux ». En effet, le test de pronominalisation ne donne pas Je les trouve mais bien Je les trouve fatigués.

On se rend compte que l’exemple (1) « Je vois les oiseaux chanter » est finalement assez proche des exemples (6) et (7). En effet, on peut dire : « Je les vois chanter.« 

On fera donc l’analyse suivante :

  • Je → sujet
  • vois → verbe
  • les oiseaux → complément d’objet direct du verbe « voir »
  • chanter → deuxième complément, attribut de l’objet « les oiseaux »

Bibliographie

Pour réaliser cet article, j’ai utilisé les explications et les exemples de :

  • Simone Deléani et Jean-Marie Vermander, Initiation à la langue latine et à son sytème, Manuel pour grands débutants, publié sous la direction de Jean Beaujeu, Paris, Sedes, 2005.
  • Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat et René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Puf, coll. « Quadrig », 1994 rééd. 2009.
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