Recueils manuscrits

J’ai entre les mains quatre petits recueils, parus dans les années quatre-vingts aux éditions « Les petits classiques du grand pirate ». Ils ont la particularité d’être manuscrits. Entendons-nous : il ne s’agit pas proprement de manuscrits, mais plutôt de l’impression à quelques centaines d’exemplaires de petits livres qui reproduisent l’écriture manuscrite de leur auteur.

Pourquoi des recueils manuscrits ?

Si des auteurs et des éditeurs font le choix de reproduire l’écriture manuscrite, c’est sans doute pour échapper au côté standardisé de l’écriture « à la machine ». Il y a probablement l’idée d’une proximité plus grande entre l’auteur et le lecteur. Ce dernier a en effet sous les yeux l’écriture même du poète.

Il s’agit, en outre, de recueils illustrés, en noir et blanc, avec ceci de particulier que texte et illustrations ne sont pas séparés sur des pages différentes, mais juxtaposés en adoptant la même encre noire.

Enfin, il faut préciser que ce sont des livres accordéons, dont les pages se déplient comme une carte routière, si bien que l’on peut lire en tournant les pages, ou bien en dépliant la longue feuille. Les deux choix sont possibles mais offrent des sensations de lecture différentes.

1. La belle écriture ronde de Bernard Noël

Le livre de Bernard Noël, intitulé Fait avec des mots, est dédicacé à Eugène Guillevic. Il est illustré par Vladimir Velickovic. Il a été publié en 1989. Le poète adopte une belle écriture ronde, aisément lisible. Une page de ce livre m’a particulièrement retenu parce qu’elle adopte des vers de trois syllabes :

« tous les mots
dis-je oh
je les aime
tous les mots
qui partout
font de tout
un semis
de syllabes
je vous oh
vois par tout
ce qui vous
fait une autre
toujours per-
pétuant
non pas vous
ni moi-même
mais ce bruit
où le corps
allégé
de lui-même
devient un
non-visage
beau comme
une voyelle »

Bernard Noël, Fait avec des mots, 1989,
ill. Vladimir Velickovic, éd. « Les petits classiques du grand poète ».

  • Pour en savoir plus sur Bernard Noël, vous pouvez vous reporter à l’un de mes billets consacrés à ce poète.

2. Les majuscules de Serge Pey

Le livre de Serge Pey, intitulé Poème du cerf-volant, adopte le même format, mais il s’en distingue nettement par le choix d’une écriture tout en majuscules. Les dessins font penser à de l’art premier ou à des notices de montage, je ne saurais dire. Il s’agit de « textes écrits dans la mémoire de l’exposition de Gérard Garcia, cerf-volant sculpteur ici dans la bibliothèque du Mirail et dans son atelier mental avec Pablo ». L’ouvrage est également daté de l’année 1989.

Ainsi, sous un dessin d’arc tendu avec sa flèche, on peut lire :

« L’ARC NOUS VOLE L’OMBRE.
IL RÉPÈTE SES PAROLES
COMME UN MIROIR. QUAND
ON CASSE UN ARC ON TIRE
À L’ENVERS CONTRE SOI.
AUSSI DANS L’ENFANCE UNE ÉTOILE
SE NOIE. CASSER L’ARC POUR
CONSTRUIRE LA CIBLE.
CASSER LA CIBLE POUR
CONSTRUIRE LA FLÈCHE.
CASSER LA FLÈCHE POUR
TIRER. MAIS TIRER DANS
LE DOS DE L’ARC, DANS LE
DOS DE L’OISEAU, DANS LE
DOS DE DIEU. NOUS FAISONS
UNE CROIX QUI NE S’ARRÊTE
PAS ET QUI MONTRE LA
NAISSANCE OÙ NOUS ALLONS.
OÙ NOUS N’ALLONS PAS. »

Serge Pey, Poème du cerf-volant,
Petits classiques du grand pirate, 1989.

Ceux qui voudraient en savoir plus sur Serge Pey pourront se référer à plusieurs des articles de ce blog :

3. « Biographic » de Marcelin Pleynet

L’écriture manuscrite de Marcelin Pleynet est beaucoup moins lisible. Le livre est cependant très intéressant, et exploite pleinement le format en accordéon des éditions du « Grand Pirate » : textes comme illustrations (de Pierre Nivollet) se prolongent d’une page à l’autre, d’où l’intérêt de déplier le livre pour une sensation différente de lecture.

Je suis désolé de ne pouvoir citer le texte en respectant exactement la disposition des mots sur la page voulue par l’auteur.

« Premier regard
le matin
un fil de lumière et d’or
déchire les rideaux

propriété du principe de la lumière

un soleil émané d’un soleil »

Marcelin Pleynet, Pierre Nivollet, Biographic,
Les petits classiques du Grand Pirate, 1988.

C’est beau, n’est-ce pas ?

4. Les « traits d’union » d’Eugène Guillevic

Le recueil de Guillevic, illustré par Colette Deblé, s’intitule Traits d’union (1988). Il parle de vent, de nuages (d’un côté de la page-accordéon), de rochers (de l’autre côté de la page). Guillevic a une écriture attachée, pas toujours très lisible.

« Arme-toi de silence :
La lune se découvre.

Il sent
qu’il y a des griffes
dans l’air.

C’est sur lui
qu’elles vont tomber.

Il arrive
que certains jours
on ait envie

de labourer la ville. »

La brièveté des vers, leur regroupement par deux ou trois, font penser à l’épure du haïku. C’est une poésie de la nature, de la simplicité, qui fait parler les pierres, les vagues et les rochers :

« Parlez, pierres,
Parlez entre vous,

ne redoutez pas
mon écoute. »

Je voudrais encore citer cet autre passage :

« Tu crains
Pourtant que la vague

Ne fasse jamais
Que répéter

Ce qu’en toi-même
Tu auras pensé. »

Guillevic, Colette Deblé, Traits d’union,
Les petits classiques du grand pirate, 1988.

*

Ce sont ici quatre poètes bien distincts, dotés chacun d’une voix propre, qui se sont exprimés dans ce petit format des « Petits classiques du grand pirate ». Ils ont tous joué le jeu de l’écriture manuscrite et de la collaboration avec un illustrateur, et l’on pourrait finalement se demander dans quelle mesure la façon de chacun de graphier lettres et lignes influence plus ou moins consciemment la réception du lecteur.

Lequel de ces quatre extraits avez-vous préféré ? N’hésitez pas à vous exprimer dans les commentaires !

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