langue francaise

Quand les grammairiens vont à la plage : le locatif

La phrase « Je vais à la plage » paraît simple et anodine. Elle relève en effet du langage le plus courant. Pourtant, elle pose de sérieux problèmes à l’apprenti grammairien en herbe. Voyez plutôt…

Les limites de l’analyse traditionnelle

Quand on veut analyser la phrase « Je vais à la phrase », on rencontre un problème de taille, déjà partiellement évoqué dans mon billet sur les compléments.

  • Traditionnellement, « à la plage » renvoie au lieu, puisqu’il répond à la question « où? ». Aussi la tradition grammaticale considère-t-elle généralement ce groupe prépositionnel comme un complément circonstanciel de lieu.
  • Cependant, il y a un hic ! Impossible de le déplacer et de le supprimer ! En outre, on peut le pronominaliser (« j’y vais »). Autrement dit, ce groupe a toutes les caractéristiques d’un complément essentiel, dit aussi complément du verbe.
  • C’est pourquoi certains grammairiens choisissent de parler de « locatif ».

Qu’est-ce qu’un locatif ?

Ma définition personnelle serait qu’un locatif est donc un complément essentiel du verbe, non déplaçable, non supprimable, que l’on ne peut considérer comme un circonstant, et qui n’est pas non plus un complément d’objet « habituel ». Si le terme de locatif a sans doute été pensé au départ en pensant à des lieux, le mot a été réemployé de sorte qu’il ne se limite pas à la seule expression du lieu.

Quelques exemples

J’ai trouvé quelques exemples de locatifs dans un article de Colette Feuillard, de l’université Paris Descartes, intitulé A propos des fonctions syntaxiques et paru en 2009 dans la revue La linguistique (2009/2, vol. 45).

Le locatif spatial

Parler de « locatif spatial » confine au pléonasme, mais au moins c’est clair.

(1a) Je vais à la plage.
(1b) Il est à la maison.

Cette indication de lieu est impossible à supprimer ou à déplacer. Elle peut se pronominaliser en Il y est. On parlera donc de locatif spatial.

Le locatif temporel

(2) La réunion est à cinq heures.

Il s’agit cette fois-ci d’un locatif temporel. En effet, ce n’est pas un complément circonstanciel puisqu’on ne peut pas dire *La réunion est. Mesurez toute la différence avec une phrase comme celle-ci :

(3) À cinq heures, il prononcera un discours.

Dans l’exemple (3), il est possible de déplacer le groupe souligné (on peut dire Il prononcera un discours à cinq heures, voire Il prononcera, à cinq heures, un discours). Il est également possible de le supprimer. C’est donc bien un complément circonstanciel (dit aussi complément de phrase, en ce qu’il se rapporte à la totalité de la phrase).

A contrario, dans l’exemple (2), ces transformations sont impossibles et c’est pourquoi l’on parle de locatif.

Je trouve cette expression de locatif temporel particulièrement moche, et je me demande s’il ne serait pas plus convenable de parler de « complément essentiel de temps », de la même façon qu’on parle de « complément circonstanciel de temps ». (Je précise qu’il s’agit d’une proposition personnelle, non d’une dénomination officielle.)

Le cas des compléments de mesure

J’ai essayé de trouver d’autres phrases où le complément traditionnellement analysé comme circonstanciel n’est en réalité ni déplaçable, ni supprimable. Voici les exemples qui me sont venus à l’esprit :

(4a) Cette voiture pèse deux tonnes.
(4b) Cette voiture mesure cent mètres.
(4c) Cette voiture coûte dix mille euros.

Dans les exemples (4abc), on parle traditionnellement de complément circonstanciel de mesure (c’est ce que j’ai appris à l’école). La Grammaire méthodique du français, quant à elle, évoque les compléments de mesure dans un chapitre consacré au groupe verbal, ce qui signifie bien que ce sont des compléments du verbe, des compléments essentiels. On est donc assez proche de ce que signifie la notion de « locatif ».

Autres exemples cités par la GMF :

(5) Jean a sauté 2 mètres 20.
(6) Ce vin sent les fruits rouges.
(7) Il a vendu sa montre 2000 €.

Dans l’exemple (5), on est encore assez proche de la notion de mesure. Selon la GMF, l’exemple (6) relève d’un phénomène semblable. Bien sûr, si je dis Ce chien a senti l’odeur du suspect, le groupe l’odeur du suspect est simplement COD. Mais dans l’exemple (6), le vin n’a pas de nez. On veut dire que le vin a une odeur de fruits rouges. D’où le rapprochement avec les compléments de mesure considérés comme des compléments essentiels.

Quant à l’exemple (7), la GMF l’analyse comme un complément de mesure « second » (en effet, « sa montre » serait, selon cette analyse, un COD, et « 2000 € » un deuxième complément essentiel).

La GMF affirme ainsi que « certains verbes ont un complément construit directement qui ne s’interprète pas comme leur argument final et qui ne partage pas l’essentiel des propriétés caractéristiques du COD ».

Locatif et attribut du sujet

En cherchant le mot « locatif » dans l’index de la Grammaire méthodique du français, je me rends compte que son cas est traité dans un sous-chapitre consacré à l’attribut du sujet. Non pas que le locatif soit assimilé à un attribut du sujet, mais ce choix révèle une certaine parenté. En effet, l’attribut du sujet est bien un constituant non supprimable et non déplaçable du groupe verbal. Et les exemples cités par la GMF utilisent le verbe être, verbe d’état par excellence :

(8) Cette église est du XIIe siècle.
(9) Mon voisin est de Paris.
(10) Ce vase est en or.
(11) Ce livre est à Pierre.
(12) Il était avec sa femme / sans sa femme.
(13) Nous sommes pour cette loi / contre cette loi.
(14) C’est contre les règles. / C’est selon les règles.

La GMF affirme que c’est seulement lorsque le verbe être conserve son statut de « copule » que l’on peut parler d’attribut du sujet (p. 429).

Dès lors, dans l’exemple suivant :

(15) Cette voiture est en panne.

Parlerez-vous de complément circonstanciel de manière ? D’attribut du sujet ? De locatif ?

Pour conclure

On le voit, en dehors des exemples fabriqués, l’analyse est parfois subtile. Aussi voudrais-je conclure en reprenant une formulation trouvée dans le titre de l’un des articles cités par la GMF à propos des verbes olfactifs : « la frontière ténue entre compléments, objets et attributs ». Il y a, dans les faits, un continuum entre les différentes réalités grammaticales.


Bibliographie

  • Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Puf, 1994, réédition mise à jour de 2009.
  • Colette Feuillard, « A propos des fonctions syntaxiques », La linguistique, 2009/2, vol. 45, Presses Universitaires de France.
  • Et, sur ce blog : Les compléments.

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