Le poète Thich Nhat Hanh

Thich Nhat Hanh est un moine vietnamien, surtout connu pour être un passeur de la sagesse bouddhiste en Occident, ainsi que pour son engagement pacifiste pendant la guerre du Vietnam. Cependant, il est aussi un poète. Si certains de ses poèmes ne sont que la traduction poétique de sa pensée bouddhiste — ce qui est déjà beaucoup –, d’autres m’ont davantage ému par leur plus grande authenticité poétique, par leur ton davantage personnel, ou par leur forme plus travaillée. Florilège.

1. Deux idéogrammes pour un poème

Je voudrais commencer par un poème qui témoigne d’une attention particulière à la forme, et qui atteste donc d’une véritable posture de poète. On peut à juste titre parler, à l’endroit de ce poème, de virtuosité, puisqu’il repose sur la succession et la répétition de deux idéogrammes chinois : sheng (la vie, naître, 生) et si (la mort, mourir, 死). Le poète a réussi ce tour de force de construire un poème qui ait du sens, simplement en répétant deux idéogrammes. Vous comprendrez donc qu’il soit nécessaire de citer d’abord ce poème en version originale.

生生生死生
死生生死生
死生生生死
死生死生生

Le poème original est donc un rectangle de 4×5 idéogrammes (retrouvés en traduisant naître et mourir dans Google Traduction). Je trouve le résultat visuellement très satisfaisant, même si, bien entendu, je ne comprends pas le chinois.

Il me faut à présent citer la traduction :

« Pendant de nombreuses vies, naissance et mort sont présentes, entraînant naissance et mort.
Au moment où surgit la notion de naissance et mort, naissance et mort sont là.
Dès que la notion de naissance et mort meurt, la vie véritable est née. »

On voit ainsi comment Thich Nhat Hanh a su trouver une forme poétique particulièrement séduisante pour évoquer le cycle de la naissance et de la mort. Dans la pensée bouddhiste, en effet, naissance et mort sont considérés comme un cycle dont il faut s’affranchir pour accéder à la « vie véritable » (le nirvâna).

2. L’horreur de la guerre

Thich Nhat Hanh (source : Wikipédia)
Thich Nhat Hanh (source : Wikipédia)

La poésie, ce n’est pas seulement l’art d’ordonner élégamment de belles paroles. Elle peut dire tout ce qui fait l’expérience humaine, y compris, donc, la guerre, que Thich Nhat Hanh a connue de très près.

« Je ne sais pas,
je ne sais tout simplement pas
pourquoi
ils jettent des grenades
sur ces jeunes gens.

Pourquoi souhaiter tuer
ces garçons aux fronts innocents
ces filles aux doigts tachés d’encre.

Quel a été leur crime ? —
d’écouter la voix de la compassion ?
de venir vivre dans un hameau,
d’aider les villageois,
d’enseigner aux enfants,
de travailler dans les rizières ?

La nuit dernière quand ces grenades ont éclaté,
douze jeunes gens sont tombés
les corps mutilés, la peau brûlée.
Plus de 600 éclats d’obus dans la chair
[d’une seule jeune fille. »

Je me suis permis de citer assez longuement ce poème (et il se poursuit encore sur plus d’une page). Une note précise que « ce poème fut écrit en 1966 après que l’École de la Jeunesse pour le Service Social fut attaquée par un groupe d’inconnus armés de grenades et de fusils ».

Si j’ai choisi de citer ce passage, c’est pour rappeler que la poésie de Thich Nhat Hanh n’est pas déconnectée de son époque. En effet, quand on pense à un moine, à un poète-moine, on peut facilement s’imaginer un homme qui se retire dans la quiétude silencieuse d’un monastère, en faisant abstraction des malheurs de son époque. Tel n’est pas le cas de Thich Nhat Hanh, dont la poésie est directement aux prises avec la réalité, conforme en cela à son engagement personnel pour la paix.

Toujours à propos de la guerre, citons cet autre poème, celui-ci très bref :

« Les fusées éclairantes fleurissent dans le ciel sombre.
Un enfant bat des mains et rit.
J’entends le bruit des fusils,
et le rire meurt.

Mais le témoin demeure. »

3. La sérénité de l’instant

Un lotus (Pixabay)
Un lotus (Pixabay)

Beaucoup des poèmes du livre de Thich Nhat Hanh sont assez longs. J’ai, pour ma part, davantage été attiré par les poèmes brefs, en particulier ceux qui évoquent la sérénité d’un instant. Par exemple celui-ci :

« Par le portail désert,
couvert de feuilles prêtes à tomber,
j’emprunte le petit chemin.
La terre est aussi rouge que les lèvres d’un  enfant.
Soudain
je suis conscient
de chacun
de mes pas. »

Ou encore, cet autre poème :

« Ma terre natale est juste ici
avec des plantations de bananes,
des buissons de bambous, des rivières, des champs
[d’avoine.
La terre, en dessous, est pleine de poussière.
Mais chaque fois que je lève les yeux
je vois toujours de belles étoiles. »

Et, pour terminer :

« Je tiens ma tête dans mes mains.
Non, je ne pleure pas.
Je tiens ma tête dans mes mains
pour garder la solitude au chaud —
deux mains qui protègent,
deux mains qui nourrissent,
deux mains qui empêchent
mon âme de me laisser
en colère. »

*

Lire un poème dans une traduction ne permet pas, bien entendu, d’apprécier toutes ses qualités phoniques, stylistiques, rythmiques, culturelles. Il me semble, malgré tout, indéniable que Thich Nhat Hanh fait véritablement œuvre de poète. Alors, bien sûr, certains poèmes me touchent plus que d’autres. A vous, ensuite, de vous faire votre propre opinion.

Références

  • Thich Nhat Hanh, Une flèche, deux illusions, traduction de l’anglais américain par Sandra Franck, éditions Dzambala, 1998.
  • Voir aussi l’article de Wikipédia sur Thich Nhat Hanh.
  • Image d’en-tête : « Thich Nhat Hanh in Paris, 2006 », Wikipédia, Pixiduc, CC.

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4 réflexions au sujet de « Le poète Thich Nhat Hanh »

  1. Merci pour ces poèmes de Thich Nath Hanh.
    Pour ceux qui ne connaissent pas ce grand homme proposé pour le prix Nobel de la paix par Martin Luther King (eh oui, il est très vieux maintenant!), je leur conseille d’aller voir aussi ses petits livres plein de sagesse et de poésie comme « la plénitude de l’instant » ou « toucher la vie » par exemple.

    Aimé par 1 personne

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