L’auto-pastiche de Paul Verlaine

Je dois à mes études supérieures d’assez bien connaître la poésie de Baudelaire et celle de Rimbaud, en revanche je n’ai jamais eu à étudier celle de Verlaine. Et pourtant, plus je la feuillette, plus je la trouve intéressante. Aujourd’hui, en parcourant le recueil Parallèlement, j’ai découvert un poème intitulé « A la manière de Paul Verlaine », qui m’a tout l’air d’être un auto-pastiche, une sorte de caricature de soi-même. Le résultat est assez savoureux. Voyez plutôt.

« C’est à cause du clair de la lune
Que j’assume ce masque nocturne
Et de Saturne penchant son urne
Et de ces lunes l’une après l’une.

Des romances sans paroles ont,
D’un accord discord ensemble et frais,
Agacé ce cœur fadasse exprès.
Ô le son, le frisson qu’elles ont !

Il n’est pas que vous n’ayez fait grâce
À quelqu’un qui vous jetait l’offense :
Or, moi, je pardonne à mon enfance
Revenant fardée et non sans grâce.

Je pardonne à ce mensonge-là
En faveur en somme du plaisir
Très banal drôlement qu’un loisir
Douloureux un peu m’inocula. »

Paul Verlaine, Parallèlement, « A la manière de Paul Verlaine » (Wikisource)

Les marques de l’auto-parodie

Le caractère auto-parodique de ce poème peut s’attester à partir des éléments suivants :

  • plusieurs références et auto-citations reprenant des titres ou des poèmes célèbres : « romances sans paroles », l’allusion aux « poèmes saturniens »…
  • des allusions moins explicites : le vers « Ô le son, le frisson qu’elles ont » me fait penser à « Ô le doux bruit de la pluie » (avec, dans les deux cas, le « ô » et des échos phoniques internes) ; l’oxymore « accord discord » restitue très bien la musique verlainienne…
  • des thèmes chers à Verlaine : la nuit, la poésie.

Une écriture ludique

Verlaine joue avec sa propre image en poussant à l’extrême quelques uns des procédés qu’il affectionne. Les assonances et rimes internes sont utilisées, dans la première strophe, bien plus que de raison. On voit que Verlaine s’amuse.

Ainsi, dans le quatrième vers, entend-on trois fois le mot « lune » (ha, ha) ! De même pour le jeu entre « Saturne » et « urne » (hi, hi), entre « son » et « frisson » (hé, hé), repris par « qu’elles ont » (ho, ho) !

Dans la dernière strophe, Verlaine présente un ordre des mots un peu alambiqué, sans doute, là encore, pour se moquer de lui-même. Il y a comme un hiatus entre la recherche de la syntaxe (il n’est pas banal de dire « douloureux un peu ») et la familiarité du vocabulaire (« drôlement »).

L’ironie auto-parodique sert une réflexion amusée du poète sur sa propre pratique. Verlaine impute au « clair de lune » sa vocation poétique. Il revient sur son parcours de « poète saturnien », amoureux des harmonies discordantes, sur sa sensibilité « fadasse exprès ». Et il revendique le tout en le plaçant sous l’égide d’un seul principe : le plaisir, le loisir. Le poète invoque l’enfance pour justifier le mensonge, le masque, la fantaisie.

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