Réflexion libre autour d’une phrase de Denis Roche

Je voudrais vous parler aujourd’hui d’une citation très connue dans le monde de la poésie contemporaine. Il s’agit d’une phrase de Denis Roche, sans doute la plus célèbre de cet écrivain et photographe. Cette phrase, laconique, la voici : « La poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas ».

La première fois où j’ai rencontré cette phrase, c’était comme sujet d’un entraînement à une épreuve d’oral, en khâgne. J’ignorais alors tout de Denis Roche, et de la poésie contemporaine en général, mais cette phrase m’avait frappé par sa force de provocation. Songez que, chaque année, des centaines de poètes en France publient des recueils de poésie, et voici que ce Denis Roche dit que la poésie est inadmissible et qu’elle n’existe pas. Quel pied de nez !

Au-delà de la provocation, j’y voyais une invitation à reconsidérer la poésie. N’est-elle pas, en effet, inadmissible, puisqu’elle est si mal reçue dans la société courante ? Qui, en dehors des poètes eux-mêmes et de quelques spécialistes, parle de poésie ? La poésie n’est-elle pas, en quelque façon, considérée comme inadmissible, intolérable ?

On peut penser au mythe, très dix-neuvième siècle, du « poète maudit ». Bien sûr, ce n’est qu’un mythe, mais cela dit malgré tout quelque chose de la façon dont la poésie se représente elle-même, et de la façon dont elle est considérée par la société. On peut penser aussi à la façon dont Platon bannissait le poète de la cité : inadmissible, en effet, le poète !

La deuxième partie de la phrase était plus difficile à expliquer. « D’ailleurs elle n’existe pas ». Avec un « d’ailleurs » désinvolte, comme si cela n’était qu’un détail, Denis Roche affirme l’inexistence de la poésie. Le fait est que la poésie existe, comme peuvent en attester les rayonnages des bibliothèques et des librairies. Mais finalement, ces livres sont-ils « la » poésie ? Non, ils n’en sont que des manifestations.

Un peu comme une photo ne parvient qu’à figer un mouvement, à en donner la sensation sans pour autant le reproduire, un recueil de poésie ne donne qu’un instantané, à un moment donné, de la poésie. La poésie elle-même, en somme, est toujours au-delà de toutes ses manifestations particulières.

Définir la poésie est une gageure : on ne peut la réduire à l’emploi d’une forme particulière, ni à celui de thèmes particuliers, ni au recours à un certain lexique, ni même à l’usage de certaines figures de rhétorique. La poésie ne se réduit à rien de tout cela.

Aussi, finalement, la poésie est-elle toujours ailleurs que là où on l’attend. La poésie n’est vraiment poésie que lorsqu’elle nous surprend, se réinventant sans cesse et échappant ainsi à toute définition stable. En ce sens, « la » poésie n’existe pas.

Ou alors si : elle ex-siste, elle est en dehors, elle est ailleurs. Partout, ou nulle part ?

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