« La fin de l’éternité » : le poète au théâtre

J’ai déjà parlé ici plusieurs fois de la poète Béatrice Bonhomme, professeur à l’Université de Nice, et directrice de ma thèse de doctorat. Je voudrais aborder ici un aspect moins connu de son œuvre, à savoir qu’elle a aussi écrit une pièce de théâtre, intitulée La Fin de l’éternité. Elle a été jouée en 2009 à Grenade, sous la direction de Rafael Ruiz Álvarez, dans une traduction espagnole. Je précise que je n’ai pu assister à la représentation, mais que j’ai lu la pièce en 2013, ainsi que la majeure partie de ses ouvrages. Je ne prétends pas étudier la pièce, mais simplement la présenter de façon tout à fait personnelle.

Les choix dramaturgiques

Les poètes qui écrivent du théâtre ne sont pas si nombreux. On pense à Victor Hugo, mais celui-ci était tout autant dramaturge et romancier que poète. On pense aussi à Claudel et à René Char dont certains textes sont présentés comme des dialogues théâtraux. Le fait est qu’il y a, en apparence du moins, une grande différence entre la parole poétique, souvent lue de façon solitaire et intime, et la parole théâtrale, vouée à s’exposer au public.

Certes, la didascalie initiale invite à considérer la pièce comme « une pièce de musique avec des mouvements et non des actes au sens classique » (p. 7). Mais finalement, il ne s’agit pas simplement de poésie chantée. Cette didascalie présente « une scène grisâtre, floue, vide comme un espace de passage ou de marge » (p. 5). Comment ne pas penser, notamment, à l’espace neutre, au no man’s land d’En attendant Godot (pièce de Samuel Beckett) ?

Les personnages sont simplement identifiés par une couleur : un couple en gris, un autre en noir, et un cinquième personnage en rouge, une femme, Jeanne la Folle. C’est un choix très dramaturgique : on comprend d’emblée le rôle central de Jeanne la Folle, et la symétrie, autour d’elle, de ces deux couples noir et gris.

Dans un article paru en 2013 dans un ouvrage collectif intitulé Béatrice Bonhomme : le mot, la mort, l’amour (dirigé par Peter Collier et Ilda Tomas, éditions Peter Lang), Rafael Ruiz Álvarez présente les choix de mise en scène qui ont prévalu lors de la représentation de la pièce en Espagne. Je me permets ici de citer un bref extrait d’une recension de cet ouvrage que j’avais faite en 2013 pour la revue Loxias :

« Ce texte aux accents poétiques, qui joue sur l’opposition des couleurs – « une femme et un homme en noir ; une femme et un homme en gris » (p. 158), auxquels s’ajoute le personnage de Jeanne la folle, « habillée en rouge, rouge sang » (p. 159) – a été mis en scène de façon à souligner ces contrastes par la division de l’espace « en quatre parties, deux grises et deux noires », à l’image des costumes des personnages (p. 167). Aux déplacements des quatre comédiens « à la fin de chaque mouvement » s’oppose l’immobilité de Jeanne la folle (p. 167). »

Un texte poétique

Le texte lui-même est bien celui d’une poète, comme on peut s’en rendre compte à la lecture de la première page, que je vous propose de découvrir :

« Jeanne la Folle : La nuit s’est recouverte du sang éclaboussé des fleurs. Une pluie de sang comme la pluie de lave et retombe en brûlure. La nuit éclaboussée du monde.

L’homme noir : Je ne vois rien de la nuit recouverte de sang, et que les étoiles ne brillent plus paraît simple et normal puisque le monde est noir. Il s’est couvert du manteau des pleureuses et reste dans les particules de suie au lendemain des tremblements de terre.

La femme noire : L’écorchée vive qui s’ébroue dans l’incendie des coccinelles, celle qu’on n’oublie jamais et qui témoigne de la violence du monde avec son mufle de sang, l’écorchée vive brillante comme une étoile dans sa simplicité de sainte, je la vois pourtant, je la vois.

La femme grise : Tout le monde témoigne que son corps de pluie rouge a recouvert l’émargée de lumière. Le désir s’ouvre les veines pour féconder les blés du monde. »

On se rend compte d’emblée qu’il s’agit non pas d’une conversation mais d’une sorte de partition que jouent les différents personnages.


Pour en savoir plus

  • Béatrice BONHOMME, La Fin de l’éternité, Nice, Nu(e), 2002.
  • Peter COLLIER et Ilda TOMAS (dir.), Béatrice Bonhomme : le mot, la mort, l’amour, Berne, Peter Lang, « Modern French Identities », 2013.
  • Gabriel GROSSI, « Finitude de la lumière : l’œuvre de Béatrice Bonhomme (compte rendu de Béatrice Bonhomme : le mot, la mort, l’amour) », paru dans Loxias, Loxias 42, mis en ligne le 23 septembre 2013, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=7566.
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