Arthur Rimbaud dans le temps

C’est une œuvre particulièrement dense que celle d’Arthur Rimbaud. Des premières poésies du Cahier de Douai à la publication de la Saison en Enfer, il ne s’est passé que quelques années. Et pourtant, que d’évolutions, de changements, de transformations ! Dans ce bref laps de temps, entre 1870 et 1873, Rimbaud bouleverse le vers, opte pour la prose, et se renouvelle constamment, avant d’abandonner radicalement la poésie et de partir faire du commerce au Harar. Comme si des siècles s’immisçaient dans ces quelques années. Comment ce si bref itinéraire parvient-il à s’élargir de la sorte ?

Cette interrogation pose le problème de la maîtrise du temps par Rimbaud, car la densité de son écriture et de son itinéraire ne sont pas pour rien dans cette impression d’accélération du temps.

Le temps chez Rimbaud : la vitesse

La poésie de Rimbaud est marquée par la vitesse. Toute son œuvre se joue en seulement quelques années. Entre 1870 et 1873, on observe des changements radicaux.

  • Dans le Cahier de Douai de 1870, les sonnets sont majoritaires, et la forme respecte globalement les règles traditionnelles de versification.
  • Les Poésies de 1872 opèrent une déstructuration du vers. Rimbaud s’affranchit de la rime dans le poème « Larme ». Dans « Michel et Christine », le poète change d’organisation rimique en cours de route (l’avant-dernier quatrain adoptant des rimes embrassées alors que les précédents avaient des rimes croisées).
  • La Saison en Enfer adopte la prose, et certains poèmes des Illuminations recourent au vers libre.

Toute cette évolution est si rapide que Rimbaud rejette rapidement dans le passé ses poèmes précédents. Significativement, la Saison en Enfer commence par le mot « jadis », présentant comme un passé lointain ce qui n’est en réalité pas très éloigné dans le temps. La rupture avec la beauté — « Et je l’ai injuriée. » — marque un point de non-retour.

Rimbaud condamne également l’enfance alors qu’il a encore un pied dedans : « Ah, cette vie de mon enfance […] quelle sottise c’était ! Et je m’en aperçois seulement ! » (Une Saison en Enfer, « L’impossible »).

Cette vitesse se retrouve peut-être aussi dans la rapidité rythmique de la parataxe, dans la célèbre phrase : « Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! » (Une Saison en Enfer, « Mauvais sang »).

Toujours est-il que la vitesse de l’évolution poétique de Rimbaud — comme un éclair fulgurant dans l’histoire littéraire — entre en écho avec l’accélération des bouleversements politiques et institutionnels en France à la même époque.

Rimbaud dans son temps

La guerre civile représentée par Manet (source : Wikipédia)
La guerre civile représentée par Manet (source : Wikipédia)

La rapidité fulgurante du parcours poétique d’Arthur Rimbaud doit donc être replacée dans un contexte historique également très mouvementé, puisqu’en quelques années, on voit se succéder la guerre franco-prussienne et la débâcle, la chute du Second Empire, la révolte de la Commune de Paris et l’avènement de la IIIe République. Deux guerres et trois régimes se succèdent ainsi en quelques années.

On sait que Rimbaud y a été très attentif et cela explique en partie son désir de fuir les Ardennes pour rejoindre Paris, où tout se joue.

La conscience des enjeux historiques de son temps

Le poème « L’éclatante victoire de Sarrebrück » témoigne de la forte conscience historique de Rimbaud qui a compris à quel point la propagande impériale avait enflé l’importance d’une victoire mineure :

« Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, — car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa »

Le choix du terme de « dada », le rapprochement comique de ce mot familier avec l’adjectif « flamboyant », souligné par le rejet, marquent explicitement le caractère ironique de cette strophe.

La Commune a également laissé quelques traces dans l’œuvre de Rimbaud. Je pense au poème intitulé « Les mains de Jeanne-Marie », qui évoque les « pétroleuses » de la Commune:

« Une tache de populace
Brunit comme un sein d’hier :
Le dos de ces Mains est la place
Qu’en baisa tout Révolté fier ! »

La conscience de l’Histoire de Rimbaud apparaît également dans le poème commençant par « Morts de Quatre-vingt-douze », qui témoigne de la grande finesse avec laquelle Rimbaud a su interpréter l’Histoire. Le poète s’en prend à la façon dont les bonapartistes comme Cassagnac relient les guerres de la Révolution avec la guerre de 1870 :

Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous ! »

(Source : Wikisource)

Les nombres quatre-vingt-douze et quatre-vingt-treize font bien sûr référence aux années 1792 et 1793, c’est-à-dire à la période des guerres de la Révolution française. En écrivant ce poème, Arthur Rimbaud montre qu’il n’est pas dupe de la lecture de l’Histoire que proposait Chassagnac en exhortant les « hommes de soixante-dix » (1870) à se souvenir de leurs « pères en 92 » (1792).

Le passé révolutionnaire resurgit encore dans « Le Forgeron », dont voici les quatre derniers vers :

« Un frisson secoua l’immense populace.
Alors, de sa main large et superbe de crasse,
Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front ! »

Le Forgeron est ici élevé au rang de véritable mythe révolutionnaire. Lui seul a droit à la majuscule. On notera l’effet produit par le rejet de l’adjectif « terrible » au vers suivant. Quant au bonnet rouge, c’est bien sûr le bonnet révolutionnaire, le bonnet phrygien.

La Saison en Enfer évoque quant à elle « l’histoire de la France fille aînée de l’Église ». Rimbaud souligne la dimension pesante de l’Histoire, l’enfermement dans un héritage qui cherche à définir le présent. Le poète ne veut pas d’une France « fille aînée de l’Eglise », pas plus qu’il ne se croit « embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père ».

Rimbaud est donc pleinement un homme de son temps. Sa poésie montre à quel point il est conscient des enjeux historiques qui se jouent à son époque. La vitesse de l’évolution poétique de Rimbaud serait ainsi à l’image de la vitesse des bouleversements historiques de son époque. Dès lors, la poésie de Rimbaud peut-elle se lire comme une tentative d’apprivoiser ce temps vertigineux ? Comme une façon de mettre en scène et de maîtriser le temps ?

Mise en scène et maîtrise du temps chez Rimbaud

Le poète tente, par les mots, de maîtriser le temps et de le manipuler à sa guise. On verra d’abord comment il le met en scène, puis comment il le reconstruit, et enfin comment il tente de saisir la totalité du temps en incluant le futur.

Un temps mis en scène
Un faune (par Pál Szinyei Merse — Fine Arts in Hungary: , Domaine public, Lien)
Un faune (par Pál Szinyei Merse, Fine Arts in Hungary, Domaine public, Lien)

Le poète scénarise le temps et ce, aussi bien dans un poème a priori mythologique comme « Tête de faune », que dans les textes centraux de la Lettre à Demeny et de la Saison en Enfer.

  • Dans « Tête de faune », l’organisation des strophes marque la mise en scène du temps. Le premier quatrain instaure un effet d’attente, en se contentant de peindre le décor:

« Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l’exquise broderie; »

On attend toujours le verbe principal… Et l’on a même l’impression que l’enjambement prolonge encore cet effet d’attente, vous ne trouvez pas ?

Puis la deuxième strophe correspond à un instant fulgurant :

« Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches.
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux,
Sa lèvre éclate en rires sous les branches. »

Enfin, dans la troisième strophe, le faune est déjà parti ; le poète ne décrit que ce qu’il reste :

« Et quand il a fui — tel qu’un écureuil —
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d’or du bois, qui se recueille. »

  • La maîtrise du temps par Rimbaud, visible dans sa capacité à dramatiser le temps dans un poème mythologique, apparaît avec éclat dans la Lettre à Demeny, où Rimbaud procède à une relecture magistrale de toute l’Histoire littéraire. Il met en scène le temps historique de façon à se placer au terme de toute une évolution dont il constitue à la fois l’aboutissement et la négation. Aussi Rimbaud rejette-t-il totalement le passé :

« De la Grèce au mouvement romantique, — moyen âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. »

« Musset est quatorze fois exécrable pour nous »

Seul Verlaine, « un vrai poète », trouve grâce à ses yeux. Il ne suffit pas de remarquer la connaissance de l’histoire littéraire que manifeste ici Rimbaud, il faut surtout souligner que Rimbaud recompose celle-ci à travers le filtre de son propre jugement afin d’en proposer une lecture personnelle. En ce sens, on peut lire ce texte comme une tentative de maîtrise du temps par Rimbaud.

  • C’est aussi dans la Saison en Enfer que Rimbaud évoque ses « ancêtres gaulois », reprenant à son compte, non sans ironie, cette filiation :

« J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure. »

La filiation gauloise permet à Rimbaud de sortir de la tradition chrétienne, de s’affranchir du temps chrétien parqué par le péché originel, pour se lier à l’époque païenne. La Saison en Enfer, et en particulier « Mauvais sang », propose ainsi une mise en scène de l’Histoire, une saisie du temps long de l’Histoire que Rimbaud se réapproprie.

  • Le poète met aussi en scène le présent. Le XIXe siècle est le siècle du progrès, où les valeurs nouvelles sont « le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science ». Sans doute ce « comme on dit » marque-t-il une prise de distance critique, une forme d’ironie lucide.
Un travail de reconstruction du temps

Au-delà d’une simple mise en scène du temps, on peut aller jusqu’à affirmer qu’il y a chez Rimbaud une œuvre de reconstruction du temps. En effet, lorsqu’il revient sur le passé, c’est pour le reconstruire à la lumière du présent.

  • Dans « Les poètes de sept ans », Arthur Rimbaud reconstruit sa précocité en se présentant déjà comme un poète, comme un romancier (« A sept ans, il faisait des romans sur la vie / Du grand désert, où luit la Liberté ravie, ») dont l’esprit était animé de « visions écrasant son œil darne ». Bref, un « Voyant » avant l’heure.
  • La section « Délires II » d’Une Saison en Enfer se présente comme un récit rétrospectif: « A moi. L’histoire d’une de mes folies ». Il s’agit donc d’un temps reconstruit, d’une recomposition a posteriori de son itinéraire poétique. Chaque paragraphe commence par un « Je » suivi d’un verbe au passé, marquant les différents jalons de cette évolution personnelle. L’utilisation du passé peut suggérer que Rimbaud n’adhère plus avec l’esthétique qu’il décrit, cependant la précision avec laquelle il la décrit peuvent laisser penser que ce temps n’est pas forcément révolu. Toujours est-il que Rimbaud évoque son propre itinéraire avec distance ironique et lucidité.
  • Dans « L’impossible » (Une Saison en Enfer), Rimbaud revient également sur l’enfance pour affirmer : « Quelle sottise c’était ! ».

Aucun texte de Rimbaud, et certainement pas la Saison, n’est réellement autobiographique. Rimbaud revient fréquemment sur le passé mais il s’agit moins pour lui de le conter que de se l’approprier, de le faire sien, et d’en rejeter éventuellement tout ce qui ne lui convient pas. De même, Rimbaud tente de maîtriser le futur.

Une tentative de maîtriser le futur ?

Dans la Lettre à Demeny comme dans la Saison en Enfer, Arthur Rimbaud parle volontiers au futur. Il se fait volontiers le prophète d’événements à venir :

« Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, — jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! » (Lettre à Demeny)

On pourrait multiplier les citations qui montrent que Rimbaud est tourné vers l’avenir, à l’image de la poésie dont il affirme qu’elle « sera en avant ». Le poète adhère, au moins dans une certaine mesure, à l’idéal de progrès de son époque positiviste et matérialiste.

La Lettre à Demeny dresse ainsi un programme poétique qui dépasse le seul Rimbaud et concerne la poésie à venir. Le poète se fait prophète en maîtrisant l’avenir aussi bien que le passé et le présent.

Mais la volonté de « posséder la vérité dans une âme et un corps » ne suppose-t-elle pas, au-delà d’une maîtrise du temps, de s’extraire du temps, d’échapper au cours du temps ? Ce désir d’un au-delà du temps, impossible à atteindre dans la vie, peut-il être saisi par la poésie ?

Des « visions » hors du temps

Rimbaud utilise une expression spatiale pour désigner l’expérience de la voyance : il s’agit de « là-bas ». Mais si la voyance semble correspondre à l’échappée vers un ailleurs, il s’agit aussi d’une sortie du cours normal du temps. Il semble que la poésie de Rimbaud soit tendue vers une temporalité autre, au-delà du temps humain qui est aussi le temps du travail (et l’on sait le mépris de Rimbaud pour ce « siècle à mains »). Mais est-ce seulement possible ?

Les « archipels sidéraux » de Rimbaud

Dans la Lettre à Izambard, Rimbaud prône le passage d’une poésie subjective à une poésie objective. Or, dans une poésie objective, on peut supposer que le temps n’est plus présenté à travers le prisme d’une intériorité. La poésie objective dépasse les frontières de l’individu : « Je est un autre ». Le « dérèglement de tous les sens » implique peut-être un dérèglement du temps des horloges.

Une galaxie (Wikilmages, Pixabay)
Une galaxie (Wikilmages, Pixabay)

C’est, en somme, l’aventure du Bateau ivre : dès le premier quatrain, le vers « Je ne me sentis plus guidé par les haleurs » présente un bateau libéré de toutes les amarres, dès lors capable de partir à l’aventure. Le Bateau accède alors à des visions (on notera les nombreuses occurrences de « J’ai vu » en début de quatrains) qui dépassent la réalité spatio-temporelle. Ce sont, parfois, des visions d’absolu, impossibles à dater dans le temps :

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend »

[…] « J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur »

Et la fin de « Comédie de la soif » évoque une fusion de l’individualité dans les gouttelettes vaporeuses d’un nuage :

« Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
— Oh ! favorisé de ce qui est frais !
Expirer en ces violettes humides
Dont les aurores chargent ces forêts ? »

Significativement, Rimbaud utilise ici l’infinitif, donc bien un temps hors du temps, un temps in posse et non plus un temps in fieri. Le verbe « expirer », au-delà de la respiration, évoque aussi la mort, comme fusion dans l’indistinct, et donc bien sortie du temps.

Citons encore, dans Une Saison en Enfer, l’exclamation « Je m’évade ! », ainsi que l’éloge de l’Orient et des Gaulois comme modèle d’un espace-temps libéré du christianisme et de son péché originel.

Aussi le poète rêve-t-il d’éternité :

« Elle est retrouvée.
Quoi ? — L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil. »

Le poète semble ici avoir trouvé l’éternité dans la fusion des éléments, dans la jonction de la mer et du soleil.

Dans « Soleil et Chair », c’est avec des accents prophétiques que Rimbaud évoque une éternité future :

« Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !
Au grand jour, fatigué de briser des idoles
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
Montera, montera, brûlera sous son front !
Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,
Contempleur des vieux jougs, libre de toute crainte,
Tu viendras lui donner la Rédemption sainte ! »

Dans Sensation, le poète évoque une sensation de bonheur qui se passe de toute parole, de toute pensée : « Mais l’amour infini me montera dans l’âme » : là encore, Rimbaud évoque un infini.

Pour autant, peut-on réellement sortir du temps ?

Le poète « rendu au sol » ou rattrapé par le temps

Peut-on parler d’un relatif échec de cette tentative de saisir l’éternité par les mots ? Les aveux d’échec émanent du poète lui-même.

  • Dans la « Chanson de la plus haute tour », il s’exclame : « J’ai perdu ma vie ». Et l’expression du souhait « Ah ! Que le temps vienne » emploie précisément l’irréel.
  • On peut également lire sous la plume de Rimbaud l’expression d’une reddition et d’une acceptation de la vieillesse : « Je veux bien que les saisons m’usent. / A toi, Nature, je me rends ; / Et toute ma faim, et toute ma soif. » Et dans ce poème, Rimbaud renonce à la rime, comme pour souligner cet aveu.
  • Dans la Saison en Enfer, Rimbaud a revendiqué l’Orient plutôt que l’Occident, mais il affirme : « Il faut se soumettre au baptême, travailler, travailler ». Cela peut renvoyer à la défaite des peuples précolombiens face aux Blancs. Mais cela résonne aussi comme une reconnaissance de la victoire du monde occidental sur le poète, qui n’a pu réellement échapper à l’Occident par les mots.
  • Un peu plus loin, Rimbaud écrit : « Les gens d’Église diront : C’est compris. Mais vous voulez parler de l’Éden. Rien pour vous dans l’histoire des peuples orientaux. — C’est vrai ; c’est à l’Éden que je songeais ! » L’Orient représentait une fausse porte de sortie hors du temps, et le poète semble se ranger à l’interprétation des hommes d’église : l’idéal convoité n’était autre que l’Éden chrétien.
  • Dans « Adieux », Rimbaud écrit même « Je ne sais plus parler », même s’il conserve la volonté de célébrer « Noël sur la terre ! ».

*

Étienne Carjat [CC BY 2.0 ou Public domain], via Wikimedia Commons
Rimbaud par Étienne Carjat [CC BY 2.0 ou Public domain], via Wikimedia Commons

Si Rimbaud est fortement inscrit dans son temps, dans les luttes et les complexités de son époque, dont sa poésie est le reflet, il ne s’est pas laissé enfermer dans sa « réalité rugueuse ». Aussi le poète a-t-il cherché à maîtriser le temps par l’écriture, en le recomposant, en le faisant sien, voire en tentant de s’en affranchir. Être voyant, c’est peut-être accéder à une vision des choses qui sort de la contingence du temps. Aussi Rimbaud rêve-t-il à d’autres vies. Le « dérèglement de tous les sens » permet peut-être de s’évader du temps. Le rapport de Rimbaud au temps explique le paradoxe d’une poésie qui pousse à l’extrême à la fois la présence prosaïque du maintenant et les visions d’ailleurs intemporels. A cette question paradoxale, « Quand est Rimbaud ? », on pourrait répondre certes : à l’époque de la Commune, ou encore : à l’époque de l’adolescence, mais, bien plus encore, il a voulu aller au-delà de son propre temps et saisir « des visions écrasant son œil darne », « au milieu des ombres fantastiques », où l’on pourrait voir des « archipels sidéraux » et atteindre à l’éternité.


(Image d’en-tête : Rimbaud par Carjat, via Wikimedia Commons)

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