La diction du français dans les JT

C’est bien connu, la langue française s’accentue sur la dernière syllabe prononcée : on dit que c’est une langue oxytonique. Mais ça, c’est la théorie. En pratique, la façon de prononcer la langue française varie énormément. Selon la région, bien sûr : ce sont les fameux accents régionaux. Mais aussi selon le contexte, l’émotion, etc. C’est ainsi que, fait étonnant, les présentateurs de journaux télévisés ne prononcent pas le français de façon standard…

Une accentuation barytonique

Pierre Léon écrit dans Phonétisme et prononciations du français (Armand Colin, consulté via Google Books) :

« Fónagy avait constaté (…) que les énoncés barytoniques (accentuation sur la première syllabe) étaient fréquents dans le style des journalistes de l’audiovisuel. »

Vérifions-le sur pièce !

Rien de tel qu’une vérification sur pièce pour s’en rendre compte. Grâce à Internet, il est aujourd’hui facile de revoir des extraits de journaux télévisés. Alors, qu’en est-il ?

Vous trouverez ci-dessus un journal télévisé récent, diffusé sur France 2 le premier octobre dernier. Je ne m’intéresse qu’aux titres, soit le début de la vidéo jusqu’à 1 minute et 21 secondes. Écoutez la vidéo en lisant en même temps la transcription ci-dessous, où j’ai mis en gras les syllabes qui me paraissaient le plus accentuées :

« Il est vingt heures, bonsoir à tous, voici les titres de l’actuali de ce sam’di.

« A la une ce soir, la GRANDE fêt’ de l’automobile a ouvert ses portes à Paris. UN million de visiteurs attendus ; derrière le rêv’ quels sont les fis économiques, technologiques et écologiques ? La volution est-elle en marche ? Nous serons en direct de la porte de Versailles. »

Dans ce premier sujet, le phénomène est extrêmement sensible dans le mot « révolution », indéniablement accentué sur la première syllabe, contrairement à l’usage habituel. Mais une accentuation secondaire sur la première syllabe se fait aussi entendre dans d’autres mots.

Poursuivons avec la suite de la vidéo.

« Comment expliquer la multiplication des interpellations d’adolescents radicalisés depuis quelques s’maines ? Vendredi, un collégien du Val d’Oise âgé de quinze ans a été mis en examen et écroué. »

L’accentuation barytonique est ici particulièrement évidente. L’intention est sans doute de dramatiser le propos, en le rythmant davantage. Cette façon de parler est nettement distincte du langage de la conversation quotidienne : essayez un peu de parler comme cela dans la vie de tous les jours, on vous fera vite remarquer que vous parlez bizarrement.

On continue :

« Nous irons en Hongrie, à la veille du referendum. Le président Orban défie l’Europe et rêve d’un PLEbiscite pour sa politique de rejet des réfugiés. »

C’est sur le mot plébiscite que l’accentuation barytonique est la plus nette. Le journaliste met ainsi en évidence le mot le plus important, qui contient l’information réellement nouvelle. Il dit donc PLÉ-bi-scite, avec une forte accentuation sur la première syllabe, et une accentuation de fin de groupe rythmique sur la dernière syllabe.

Trois sujets seront encore énumérés par le journaliste lors de ce sommaire :

« Le rêve olympique de Paris : une délégation du CIO est en visite dans la capitale, à moins d’un an du choix de la ville hôte des JO de 2024. Week-end opération duction, l’adversaire principal sera Los Angeles. »

Ici, le mot « moins » est particulièrement mis en relief, alors qu’il ne se trouve pas en fin de groupe rythmique. On notera aussi la prononciation plus intense et plus aiguë du [ã] dans « Los Angeles ».

« Finis les trains d’nuit reliant Paris à Bourg-Saint-Maurice ou encore Paris-Strasbourg, le terminus est proche pour plusieurs lignes historiques ; nous verrons ce soir pour-quoi. »

Ici, terminus et plusieurs sont concernés.

« Et puis manger des pommes, est-ce vraiment bon pour la san- ? Alors que sa récolte vient de débuter cette semaine en Normandie, nous tenterons de percer les mystères du fruit préfé des Fran-çais. C’est l’enquête conso de ce samdi. »

J’ai ici noté l’accentuation de façon subjective. Il existe des notations plus rigoureuses, notamment celle proposée par le spécialiste du rythme Henri Meschonnic. L’écoute de cet extrait de journal télévisé, choisi au hasard, permet cependant de se rendre compte de la réalité de ce phénomène : l’intonation pratiquée par les journalistes audiovisuels n’est pas celle que nous utilisons tous les jours dans la vie quotidienne.

Pourquoi cette différence d’intonation ?

Un article du 1er mai 2015 de TéléObs tente d’expliquer « pourquoi tous les journaux télé ont le même ton » :

  • L’accélération du débit, par rapport à l’époque des premiers JT au ton plus « littéraire », implique peut-être un effort accru d’articulation.
  • La formation des journalistes ne serait pas en cause, mais les journalistes se copieraient les uns les autres quant à leur façon de parler. Il y aurait un « mimétisme instinctif ».
  • L’évolution des moyens techniques explique que la voix, aujourd’hui, soit moins nasillarde que dans les JT de jadis.

On pourra également consulter sur le site de l’INA un petit documentaire sur les premiers JT. Affaire à suivre, donc…

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