Le poème d’à côté : Victor Hugo (2)

On ne présente plus Victor Hugo, romancier, dramaturge et poète prolifique, génie du romantisme, dont la figure tutélaire surplombe tout le dix-neuvième siècle. Je proposais, dans mon précédent billet, la première strophe de « Lorsque l’enfant paraît… » comme citation du jour. Aujourd’hui, nous allons tourner la page du recueil Les Feuilles d’automne, et ainsi découvrir le poème d’à côté.

Un bébé qui dort (Pixabay)
Un bébé qui dort (Pixabay)

« Dans l’alcôve sombre,
Près d’un humble autel
L’enfant dort à l’ombre
Du lit maternel.
Tandis qu’il repose,
Sa paupière rose,
Pour la terre close,
S’ouvre pour le ciel.

Il fait bien des rêves.
Il voit par moments
Le sable des grèves
Plein de diamants ;
Des soleils de flammes,
Et de belles dames
Qui portent des âmes
Dans leurs bras charmants.

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Enfant dormant avec peluche (Pixabay)

Songe qui l’enchante !
Il voit des ruisseaux.
Une voix qui chante
Sort du fond des eaux.
Ses sœurs sont plus belles.
Son père est près d’elles.
Sa mère a des ailes
Comme les oiseaux.

Il voit mille choses
Plus belles encore ;
Des lys et des roses
Plein le corridor ;
Des lacs de délice
Où le poisson glisse,
Où l’onde se plisse
À des roseaux d’or.

Enfant, rêve encore !
Dors, ô mes amours !
Ta jeune âme ignore
Où s’en vont tes jours.
Comme une algue morte
Tu vas, que t’importe !
Le courant t’emporte,
Mais tu dors toujours !

Sans soin, sans étude,
Tu dors en chemin ;
Et l’inquiétude,
À la froide main,
De son ongle aride
Sur ton front candide
Qui n’a point de ride,
N’écrit pas : Demain !

Il dort, innocence !
Les anges sereins
Qui savent d’avance
Le sort des humains,
Le voyant sans armes,
Sans peur, sans alarmes,
Baisent avec larmes
Ses petits mains.

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Sculpture d’ange (Pixabay)

Leurs lèvres effleurent
Ses lèvres de miel.
L’enfant voit qu’ils pleurent
Et dit : Gabriel !
Mais l’ange le touche,
Et, berçant sa couche,
Un doigt sur sa bouche,
Lève l’autre au ciel !

Cependant sa mère,
Prompte à le bercer,
Croit qu’une chimère
Le vient oppresser.
Fière, elle l’admire,
L’entend qui soupire,
Et le fait sourire
Avec un baiser. »

J’aime beaucoup les poèmes aux vers courts, ils ont quelque chose de la chanson, puisque leur rime revient à des intervalles fréquents. Nous sommes loin de l’ampleur solennelle de l’alexandrin. Et pour cause ! Il s’agit ici de souligner l’innocence et la pureté de la prime enfance.

La première strophe plante un décor simple : l’alcôve est un petit recoin dans une chambre, un endroit où s’abrite le lit de l’enfant. La mention de « l’humble autel » apporte à la fois une image de simplicité et de religiosité. L’autel est décoré de façon simple, sans faste ni richesse. Cette simplicité est présentée de façon positive, elle représente la pureté des humbles. Et l’enfant lui-même est relié par son sommeil avec le Ciel. Aussi l’image de l’enfant évoque-t-elle celle de l’Enfant Jésus.

Et cet enfant rêve. C’est là, avec l’enfance, le deuxième thème essentiel de ce poème, qui apparaît dans les deuxième, troisième et quatrième strophes. Victor Hugo utilise l’énumération pour insister sur la prolifération des images merveilleuses qui se forment dans l’esprit de l’enfant. Plages de sable, soleils, diamants : ce sont, toutes, des images lumineuses. Surtout, l’enfant voit des êtres ailés, des anges, des transporteuses d’âmes : le poète nous rappelle sans cesse que l’enfant est en communication avec le Ciel.

L’apparition de la deuxième personne, dans la cinquième strophe, signe l’entrée dans une nouvelle partie du poème. Victor Hugo apostrophe désormais directement le jeune enfant, introduisant le motif de l’insouciance face à l’approche inexorable de la mort. L’adjectif « morte » est d’ailleurs placé à la rime. Heureux cet enfant qui ignore sa mortelle condition!

Et l’allégorie de l’inquiétude, représentée sous les traits d’une personne griffue, ne parvient pas à égratigner le front lisse et serein du jeune enfant. Les anges eux-mêmes ne peuvent retenir des larmes face à cet enfant, modèle d’innocence et de pureté. L’enfant s’en rend compte et s’écrie : « Gabriel ! » C’est alors que l’archange fait un double geste: d’une part, la main sur la bouche semble inviter au silence, tandis que le doigt dressé vers le ciel paraît pointer vers la transcendance.

La dernière strophe nous ramène au réel, effaçant sans transition toutes ces visions apparues dans l’esprit de l’enfant. C’est sur un geste simple que se clôt le poème, celui de la mère inquiète venant le bercer et l’embrasser.

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