Une histoire de bleu : poème liminaire

Né en 1952 à Montbéliard, Jean-Michel Maulpoix, poète et professeur en littérature à l’Université Paris-III Sorbonne Nouvelle, est l’auteur de plus d’une trentaine de recueils poétiques, la plupart composés dans une prose ample et rythmée où il décrit la situation précaire de l’homme contemporain, tout en cherchant à dépasser l’inquiétude et à tendre vers une forme de sérénité. Son recueil le plus connu, Une histoire de bleu, publié en 1992 au Mercure de France et réédité en 2005 chez Gallimard, s’ouvre par un très beau poème. Lecture.

« Nous connaissons par ouï-dire l’existence de l’amour.

Assis sur un rocher ou sous un parasol rouge, allongés dans le pré bourdonnant d’insectes, les deux mains sous la nuque, agenouillés dans la fraîcheur et l’obscurité d’une église, ou tassés sur une chaise de paille entre les quatre murs de la chambre, tête basse, les yeux fixés sur un rectangle de papier blanc, nous rêvons à des estuaires, des tumultes, des ressacs, des embellies et des marées. Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient puis s’éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l’amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains. »

Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu (1995),
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2005, p. 31.

Un poème-vitrine

Que le poète le veuille ou non, le premier poème d’un recueil possède un statut de vitrine, première entrée du lecteur dans l’ouvrage. Aussi a-t-il souvent tendance à présenter une dimension programmatique : c’est le cas, par exemple, des Fleurs du mal où Baudelaire s’adresse directement au lecteur (« mon semblable, mon frère »), ou encore d’Alcools où Apollinaire s’inscrit d’emblée dans une poésie de la modernité (« A la fin tu es las de ce monde ancien »).

Ici, subtilement, Jean-Michel Maulpoix présente quelques uns des thèmes majeurs de l’ouvrage : l’amour, la mer, le désir, le rêve, l’aspiration à un idéal… Nous sommes d’emblée saisis par la musicalité de la prose de Jean-Michel Maulpoix.

Ce poème est également une illustration d’un lyrisme critique qui ne renonce pas à l’expression de sentiments, tout en maintenant une distance critique envers toute effusion naïve. Le « je » est ainsi absent, dissimulé dans un « nous » qui l’universalise et manifeste d’emblée que le recueil consistera moins à exprimer des sentiments personnels qu’à illustrer la condition précaire de l’homme contemporain.

Ce poème adopte une forme qui sera celle de l’ensemble des poèmes de l’ouvrage : une phrase isolée, à valeur de vers liminaire, suivie d’un blanc, d’un silence, condense ce que la suite du poème en prose aura à charge de déployer.

Un espace-temps flou : une dimension universelle

Si l’on peut comparer les carrés de prose d’Une histoire de bleu à des sortes de tableaux, loin s’en faut qu’ils soient strictement figuratifs. Certes, Jean-Michel Maulpoix présente des situations précises, comme le fait d’être « assis sur un rocher », d’être « agenouillé dans la fraîcheur d’une église », mais il ne s’agit pas d’un récit ou d’une description. Ces différentes situations sont reliées par la conjonction « ou », révélant ainsi qu’il s’agit de différentes postures possibles, simplement juxtaposées. Dès lors, le présent des verbes ne correspond pas à un présent de narration. Ce présent a une valeur universelle, de même que le pronom « nous » désigne l’ensemble des êtres humains et représente une image de la condition humaine.

L’expression d’un idéal, soutenue par un rythme ample

En retardant l’apparition de la proposition principale, Jean-Michel Maulpoix dramatise rythmiquement l’information principale de la phrase : « nous rêvons ». L’être humain est ainsi défini comme un être de désir, animé par un idéal, en quête d’absolu.

Que nous soyons assis sur un rocher, étendus dans un pré, agenouillés dans une église ou bien en train d’écrire, dans tous les cas, dit le poète, nous sommes épris d’idéal. Ces « estuaires », « tumultes », « ressacs », « embellies » et « marées » sont autant d’images maritimes de ce « curieux désir » qui nous anime.

L’objet de ce désir relève de l’indicible, ce qui explique que le poète le dessine par touches successives, jusqu’à cette périphrase « tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains », qui éclaire le « par ouï-dire » initial : il s’agit d’un idéal insaisissable. Dans La poésie moderne et la structure d’horizon, Michel Collot rappelle que l’horizon est à la fois visible et insaisissable : peut-être cela explique-t-il la fascination de Jean-Michel Maulpoix pour la mer.

Lire ce poème à haute voix permet d’en bien suivre les inflexions rythmiques, d’en saisir l’ampleur des phrases, et la grande beauté. Ce rythme, Jean-Michel Maulpoix lui donne un modèle, celui du ressac, de l’inlassable mouvement de la mer, dont la phrase mime les va-et-vient.

Dès lors, le rôle que le poète s’assigne, assis « sur une chaise de paille entre les quatre murs de la chambre, tête basse, les yeux fixés sur un rectangle de papier blanc » (espace réduit et confiné par opposition à l’infini de l’horizon, même si la page blanche ouvre peut-être une fenêtre), c’est précisément de rendre compte de cette aspiration. Écrire, d’après ce poème, n’est pas très différent de contempler la mer ou de s’agenouiller dans une église. C’est chercher, obstinément, aussi inlassablement que la mer même, à traduire la « condition claudicante » de l’homme, petit être fragile face à l’infini du ciel et de la mer.


Image d’en-tête : Pixabay.

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