Rimbaud vu par Mallarmé

Dans The Chap Book en 1896 puis dans Divagations l’année suivante, Stéphane Mallarmé livre un portrait de cet autre grand poète qu’est Arthur Rimbaud. Comment le poète parisien considérait-il Ardennais ? Florilège…

Son apparence physique

« Je ne l’ai pas connu, mais je l’ai vu, une fois, dans un des repas littéraires, en hâte, groupés à l’issue de la Guerre — le Dîner des Vilains Bonshommes, certes, par antiphrase, en raison du portrait, qu’au convive dédie Verlaine. “L’homme était grand, bien bâti, presque athèletique (sic), un visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain-clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant.” Avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par les transitions du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon. J’appris qu’elles avaient autographié de beaux vers, non publiés : la bouche, au pli boudeur et narquois n’en récita aucun. »

Les tribulations de l’adolescent, éternel piéton

« […] c’était, à 17 ans son quatrième voyage, en 1872, effectué, ici, comme les précedènts, à pied : non, le premier ayant eu lieu, de l’endroit natal, Charleville dans les Ardennes, vers Paris, fastueusement, par la vente de tous les prix de la classe, celle de rhètorique, à cet effet, par le collégien. Rappels de là-bas, or hèsitation entre la famille, une mère d’origine campagnarde, dont était séparé le père, officier en retraite, et des camarades les frères Cros, Forain futur, le caricaturiste Gill, d’abord et toujours et irrésistiblement Verlaine. Un va-et-vient résultait ; au risque de coucher, en partant sur les bateaux à charbon du canal ; en revenant, de tomber dans un avant poste de fédérés ou combattants de la Commune. Le grand gars, adroitement, se fit passer pour un franc-tireur du parti, en détresse et inspira le bon mouvement d’une collecte à son bénéfice. »

Rimbaud, « ravagé violemment par la littérature »

C’est un terme très fort qu’emploie Mallarmé en disant de Rimbaud qu’il était « ravagé violemment par la littérature ». Si les deux poètes sont différents, l’admiration du premier pour celui-ci est évidente :

« Menus-faits, quelconques et, du reste, propres à un ravagé violemment par la littérature, le pire désarroi, après les lentes heures studieuses aux bibliothèques, aux bancs, cette fois maître d’une expression certaine prematurée, intense, l’excitant à des sujets inouis, — en quête aussitôt de “sensations neuves” insistait-il “pas connues” et il se flattait de les rencontrer en le bazar d’illusion des cités, vite vulgaire ; mais, qui livre au demon adolescent, un soir, comme éclair nuptial, quelque vision grandiose et fictive continuée, en suite, par la seule ivrognerie. »

Et Mallarmé ne se prive pas de citer plusieurs strophes du « Bateau ivre », l’un des plus célèbres poèmes versifiés de Rimbaud.

Comment Mallarmé explique le silence de Rimbaud

On le sait, Arthur Rimbaud abandonna la littérature et la poésie de façon aussi fulgurante qu’il s’en empara quelques années plus tôt. Après avoir raconté l’épisode de l’altercation avec Verlaine, qui tira un coup de pistolet sur le jeune homme, Mallarmé livre sa propre explication de cet abandon :

« Voici la date mysterieuse, pourtant naturelle, Si l’on convient que celui, qui rejette des rêves, par sa faute ou la leur, et s’opère, vivant, de la poèsie, ultérieurement, ne sait trouver que loin, très loin, un état nouveau. L’oubli comprend l’espace du désert ou de la mer. Ainsi les fuites tropicales moins, peut-être, quant au merveilleux et au décor : puisque c’est en soldat racollé, 1876, sur le marché Hollandais, pour Sumatra, deserteur dès quelques semaines, rembarqu au coût de sa prime, par un vaisseau anglais, avant de se faire, audacieusement, marchand d’hommes, à son tour, y amassant un pécule perdu en Danemark et en Suède, d’où rapatriement ; — en chef des Carrières de Marbre, dans l’île de Chypre, 1879, après une pointe vers l’Égypte, à Alexandrie et — on verra, le reste des jours, en traitant. L’adieu total à l’Europe, aux climat et usages insupportables, également est ce voyage au Arar, près de l’Abyssinnie (théâtre d’évènements militaires actuels) où, comme les sables, s’étend le silence rélativement à tout geste exterieur de l’exilé. Il trafiqua, sur la côte et l’autre bord, à Aden, le rencontra-on toutefois à ce point extreme ! féeriquement d’objets precieux encore, comme quelqu’un dont les mains ont caressé jadis les pages ; ivoire, poudre d’or, ou encens. Sensible à la qualité rare de sa pacotille, peut-être pas, comme entachée d’orientalisme Mille et Une Nuits ou de couleur locale : mais aux paysages bus avec la soif de vastitude et d’indépendance ! et si, l’instinct des vers par quelqu’un renoncé, tout devient inférieur en s’en passant, même vivre, au moins que ce soit brutalement, sauvagement, la civilisation ne survivant, chez l’individu, à un signe suprême. »

Quand Mallarmé rêve à des inédits de Rimbaud

Mallarmé se laisse rêver à l’éventualité de découvrir un jour des inédits de Rimbaud, tout en n’y croyant pas vraiment.

« L’imagination de plusieurs, dans la presse participant au sens, habituel chez la foule, des trésors à l’abandon ou fabuleux, s’enflamma de la merveille que des poèmes restassent, inédits, peut-être, composés là-bas. Leur largeur d’inspiration et l’accent vierge ! on y songe comme à quelque chose qui eût pu être ; avec raison, parce qu’il ne faut jamais négliger, en idée, aucune des possibilités qui volent autour d’une figure, elles appartiennent à l’original, même contre la vraisemblance, y plaçant un fond legendaire momentané, avant que cela se dissipe tout-à-fait. J’estime, néanmoins, que prolonger l’espoir d’une œuvre de maturité nuit, ici, à l’interprétation exacte d’une aventure unique dans l’histoire de l’esprit. Celle d’un enfant trop précocement touché et impétueusement par l’aile littéraire, qui avant le temps presque d’exister, épuisa d’orageuses et magistrales fatalités : sans recours à du futur. »

Le mythe rimbaldien

On le voit, quelque temps à peine après sa mort, Arthur Rimbaud est déjà devenu une sorte de légende. Le mythe n’a pas fini de proliférer. Ce n’est pas un hasard si c’est Rimbaud, et non un autre poète parisien, dont la silhouette sera choisie pour être placardée un peu partout dans la capitale. Il n’est plus seulement un poète, mais cette légende d’un adolescent rebelle et génial, un peu fou comme le sont tous les génies, capable des plus incroyables fulgurances poétiques comme d’un sublime rejet de toute littérature.


Remarque : toutes les citations proviennent de l’édition en ligne Wikisource, dont j’ai respecté l’orthographe. L’image d’en-tête provient de Wikipédia (Jodelet, Wikimedia Commons, CC).

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