Ces chansons anciennes qu’on ne comprend plus très bien

Les chansons traditionnelles que nous connaissons tous sont relativement anciennes. Aussi, parfois, sont-elles le témoin d’un état passé de la langue, si bien que certaines expressions, mots ou emplois ne nous sont plus tout à fait limpides. Quelques explications.

1. Qu’est-ce qu’une fontaine ?

« À la claire fontaine
M’en allant promener
J’ai trouvé l’eau si belle
Que je m’y suis baigné »

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Une fontaine au sens originel (La Sorgue, Hans, Pixabay)

Ainsi commence la célèbre chanson A la claire fontaine, dont on trouvera l’intégralité des paroles sur Wikisource. Mais attention, la fontaine en question n’est certainement pas une construction en pierre destinée à faire jaillir de l’eau. Fons, fontis, en latin, c’est la source. Une fontaine, c’était donc de « l’eau vive sortant d’une source », pour reprendre la définition du Dictionnaire historique de la langue française.

Pour Littré, le sens d’ « édifice public qui verse l’eau » n’apparaît qu’en huitième position, tandis que le premier sens est celui d’ « eau vive qui s’épanche à la surface du sol par un cours continu. Le bassin, les bords, la source d’une fontaine ». Le Trésor de la langue française informatisé, de même, ne fait du sens actuel qu’une extension de ce sens originel.

2. « J’ai descendu dans mon jardin » (Gentil Coquelicot)

« J’ai descendu dans mon jardin
Pour y cueillir du romarin »

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Des coquelicots (Pixabay)

C’est bien l’auxiliaire avoir et non l’auxiliaire être qui est utilisé dans la chanson, contrairement à l’usage contemporain qui est de dire « Je suis descendu » (sans COD) mais « J’ai descendu les poubelles » (avec un COD).

La Grammaire méthodique du français précise que, lorsque l’on a le choix de l’auxiliaire, les verbes prennent généralement « l’auxiliaire avoir quand l’accent est mis sur l’action et l’auxiliaire être quand l’état résultant prime » (p. 450).

Il faut consulter une Grammaire de l’ancien français, comme celle de Gérard Moignet, pour découvrir que, si dans l’ensemble la répartition des verbes entre auxiliation en être ou avoir est identique en ancien français, il y avait malgré tout des différences (p. 183 sq.).

Selon Gérard Moignet, « la syntaxe de l’ancien français a moins de rigueur que la moderne. Beaucoup de verbes admettent l’un et l’autre auxiliaire. L’effet de sens est différent ».

  • Le verbe aller (qui s’écrivait aler à l’époque) pouvait s’employer avec l’auxiliaire avoir au sens de « faire route, marcher ».
  • Le verbe mourir (qui s’écrivait alors morir) employé avec le verbe avoir signifiait « tuer quelqu’un », « être responsable de sa mort ». Exemple : Ensi vos ariés vostre enfant mort, « vous auriez ainsi tué votre enfant ».
  • L’inverse existe, à savoir des verbes aujourd’hui conjugués avec avoir et hier avec être. Les exemples donnés par Gérard Moignet sont courir, fuir, taire.

En revanche, on ne trouve rien à cette page sur le verbe « descendre ». La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française indique simplement que les emplois intransitifs utilisent « presque toujours » l’auxiliaire être.

Le dictionnaire de Littré (XIXe siècle), en revanche, précise :

« Descendre, v. n. se conjugue avec l’auxiliaire avoir, quand il marque une action : il a descendu à terre, aussitôt que le vaisseau fut abordé ; avec l’auxiliaire être, quand il marque un état : les passagers sont descendus à terre depuis longtemps. C’est pour cela que descendre, au sens d’être issu, se conjugue toujours avec l’auxiliaire être. »

3. Battre le briquet

Voici la deuxième strophe de la célèbre chanson « Au clair de la lune » :

« Au clair de la lune,
Pierrot répondit :
Je n’ai pas de plume ;
Je suis dans mon lit.
Va chez la voisine ;
Je crois qu’elle y est,
Car dans sa cuisine,
On bat le briquet. »

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Un briquet du XVIIIe siècle, par Rolgiati (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons

Quel est donc ce briquet qu’il s’agit de battre ? Le mot briquet est formé sur le mot brique dont il est le diminutif. A l’origine, c’est donc une « petite brique », un « petit morceau ». On a utilisé ce mot pour désigner la « pièce d’acier avec laquelle on bat un silex pour en tirer du feu », objet auparavant appelé fusil. Au XIXe siècle, on a ensuite appelé briquet un appareil « formé d’une pierre à feu et d’amadou, aujourd’hui alimenté à l’essence ou au gaz » (source : Dictionnaire historique de la langue française).

Bibliographie

  • Alain REY (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, rééd. 2006.
  • Émile LITTRÉ, Dictionnaire de la langue française, version numérique sur littre.org.
  • CNRLT, Trésor de la langue française informatisé, donnant également accès aux versions numériques des Dictionnaires de l’Académie française, à un Dictionnaire de la francophonie et à un Dictionnaire du Moyen Français
  • Martin RIEGEL, Jean-Christophe PELLAT, René RIOUL, Grammaire méthodique du français, Paris, puf, 1994, rééd. 2009, coll. « Quadrige ».
  • Gérard MOIGNET, Grammaire de l’ancien français, Klincksieck, 1973, rééd. 2002.
  • Les chansons traditionnelles ont été citées d’après la version proposée par Wikisource. L’image de briquet a été trouvée sur Wikipédia. Les autres images proviennent de Pixabay.

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