Poésie et espérance

« Je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd’hui, et ne veuille chercher jusqu’au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir. »

Yves Bonnefoy (1923-2016)

« A quoi bon des poètes en temps de détresse ? », demandait le poète allemand Hölderlin. Il me semble que cette puissante affirmation d’Yves Bonnefoy peut constituer un début de réponse : la « poésie vraie » est tendue vers un « nouvel espoir ». Elle ne prétend pas en posséder les clefs, elle est simplement à sa recherche, elle y travaille « jusqu’au dernier souffle ». Laissons-nous donc porter par le « souffle » de la poésie…

Une « confiance curieusement obstinée »

Les poètes contemporains — sinon tous, du moins une tendance importante — observent lucidement le monde et en rendent compte d’une manière qu’ils veulent la plus authentique possible. À ce titre, ils s’interdisent souvent les enjolivures gratuites, les artifices langagiers, les beautés faciles. Loin de s’enfermer dans un monde imaginaire et insolite, plus d’un se montre sensible à sa manière aux misères de l’homme contemporain. Cependant, il me semble tout aussi essentiel de rappeler que la poésie d’aujourd’hui, au-delà, se veut souvent porteuse d’un espoir.

Jean-Michel Maulpoix affirme ainsi dans L’Écrivain imaginaire qu’une « confiance curieusement obstinée » cohabite chez lui « avec le renoncement et l’amertume » (Paris, Mercure de France, 1990, p. 23-24). On ne peut réduire sa poésie à une forme d’expression mélancolique sans négliger cette force d’espoir et d’obstination qui habite également son écriture.

« Obstinez-vous pourtant. Remuez le beau désordre des feuilles tombées, ou soulevez les pierres du cimetière. Cherchez, c’est par là. Dans un trou quelque part au pied d’un arbre. Ou sous la peau, juste à l’endroit de la caresse. Peut-être dans la tête, surtout le dimanche. Quand on se repose, au bord de la mer. Ou dans une église, odorante d’encens, de poussières et de parfums après l’Office. Cherchez sous la mer, et creusez la neige. Quelques gouttes de sang indiquent le chemin : grimpez vers la chambre. Ôtez votre robe, couvrez-en ses épaules. Il rêve ou il écrit, il est encore vivant. »

Jean-Michel Maulpoix, Ne cherchez plus mon cœur,
Paris, POL, 1986, VIII-2, p. 136.

Il n’est pas si fréquent qu’un poème s’adresse directement au lecteur : c’est le signe d’un message fort que le poète adresse à ses destinataires. Jean-Michel Maulpoix nous exhorte ici à chercher, à nous obstiner à chercher, sans relâche, un peu partout. Chercher quoi ? Peut-être ce « cœur » que le titre de l’ouvrage invitait d’abord à ne plus chercher. Peut-être aussi, tout simplement, des raisons de vivre, des preuves de vie qui nous rappellent que « il » (le personnage-poète systématiquement présenté dans ce recueil à la troisième personne) « est encore vivant », prenant ainsi le contre-pied de maints autres poèmes où la figure du poète est décrite comme une figure évanescente, qui « a commencé de disparaître » (Ne cherchez plus mon coeur, p. 135).

Souffrance du deuil et malgré tout lumière

Béatrice Bonhomme témoigne dans Passant de la lumière (Jégun, L’Arrière-Pays, 2008) de l’expérience terriblement douloureuse du deuil, tout en laissant place également à une forme d’espoir. Le titre même du recueil montre assez que la mort d’un proche n’y est pas seulement présentée comme une souffrance et un grand vide.

« Le passereau est un passer-moineau, un petit oiseau de l’ordre de ceux qui passent et traversent, fuselés, la vie précaire.

Le passereau est éphémère, il est passe-fleur, passiflore, passionné comme l’anémone qui vibre en plein-vent d’étincelles.

[…]

Sur la neige ne demeure que l’étroite empreinte de sa fine patte de passereau posée sur le mouron des tombes.

Il passe oiseau éphémère comme la précarité de l’amour.

[…]

Et dans les plantes aromatiques, la myrrhe d’un étrange berceau, il passe et renaît, passereau, oiseau de cendre et de lumière. »

Béatrice Bonhomme, Passant de la lumière,
Jégun, L’Arrière-Pays, 2008, p. 21-22.

Ce poème, trop long pour que je puisse le citer en entier, est le dernier du très beau recueil Passant de la lumière, livre de deuil dont le titre contraste avec le précédent, Mutilations d’arbre. Si la souffrance est encore présente, Béatrice Bonhomme insiste ici beaucoup moins sur la souffrance, le déchirement, la « mutilation » intérieure provoquée par le deuil, et présente une image rayonnante du père défunt. Le cercueil se fait « étrange berceau » et la mort apparaît avant tout comme un passage. Le passereau, le moineau, est une image de fragilité, comme pour rappeler que toute chose et toute personne ne sont que des passants, des êtres éphémères, appelés un jour ou l’autre à disparaître. A l’instar du phénix, le passereau, image du père défunt, « passe et renaît, oiseau de cendre et de lumière ».

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