Paris vu par les poètes

Paris, capitale de la France, haut lieu d’histoire et de culture, a inspiré maints poètes, et ce, à différentes époques. La poète et universitaire Marie-Claire Bancquart s’est d’ailleurs attachée à étudier ce motif dans Paris des surréalistes et dans Images littéraires de Paris fin de siècle. Plus modestement, je vous propose aujourd’hui de découvrir quelques poèmes dont Paris est le sujet principal.

1. Paris vu par Scarron

Poète baroque du XVIIe siècle, né l’année de la mort d’Henri IV et mort en 1660 sous Louis XIV, Paul Scarron n’est guère étudié dans les collèges et les lycées, alors que son écriture burlesque est fort savoureuse. Je vous propose ici un sonnet sur Paris, que j’ai découvert dans une anthologie de la poésie française.

« Un amas confus de maisons,
Des crottes dans toutes les rues,
Ponts, églises, palais, prisons,
Boutiques bien ou mal pourvues ;

Force gens noirs, blancs, roux, grisons,
Des prudes, des filles perdues,
Des meurtres, des trahisons,
Des gens de plume aux mains crochues ;

Maint poudré qui n’a point d’argent,
Maint homme qui craint le sergent,
Maint fanfaron qui toujours tremble,

Pages, laquais, voleurs de nuit,
Carrosses, chevaux, et grand bruit,
C’est là Paris. Que vous en semble ? »

Paul Scarron, « Sur Paris ».

Quatre strophes, deux quatrains, deux tercets : pas de doute, ce poème est un sonnet. Une même énumération parcourt ces quatre strophes, unifiant ainsi la totalité du poème dans un seul souffle, sans cependant estomper réellement la forme-sonnet.

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Notre-Dame-de-Paris (Pixabay)

Scarron part d’une vue d’ensemble, insistant sur les bâtiments constitutifs de la ville, pour ensuite s’intéresser au peuple hétéroclite qui l’habite. Cette progression est marquée par les différentes strophes : dans la première domine un lexique architectural, tandis que dans les trois suivantes, les termes de l’énumération désignent des individus.

Le choix de l’énumération, de la parataxe, traduit le caractère désordonné, bigarré, chaotique, de la grande agglomération parisienne. Bâtiments et individus s’y juxtaposent sans ordre, si bien que la ville donne l’impression d’un « amas confus », sans plan d’ensemble.

Nulle intention méliorative dans le poème de Scarron, comme on s’en rend compte d’emblée avec le deuxième vers qui précise qu’il y a « des crottes dans toutes les rues ». Scarron décrit ici Paris comme un grand cloaque désordonné. Paris est présenté comme un lieu où se concentrent criminalité, débauche, escroqueries : voici des « filles perdues », des « meurtres », des « trahisons », des « voleurs de nuit ».

Bref, Scarron n’a pas l’intention de livrer un portrait lisse et fade de la ville. Au contraire, sa description énumérative est particulièrement vivante. La juxtaposition des adjectifs de couleur « noirs, blancs, roux, grisons » affirme le cosmopolitisme d’une ville qui rassemble des populations diverses.

La grande ville, c’est aussi le lieu de l’hypocrisie, le lieu où les apparences que revêtent les gens sont parfois trompeuses. Les « poudrés », vêtus à la mode aristocratique, ne sont pas forcément fortunés, et les « fanfarons » ne sont pas ceux qui ont le moins peur. C’est le lieu du faste, où les aristocrates sont accompagnés de « pages », de « laquais », de « carrosses » et de « chevaux ».

L’ensemble du poème prépare le dernier vers, sa formulation condensée « C’est là Paris », et l’ouverture finale par la forme interrogative : « Que vous en semble ? »

2. Les tableaux parisiens de Charles Baudelaire

Charles Baudelaire l’affirme nettement dans la Lettre à Arsène Houssaye qui sert de préface au Spleen de Paris : la « fréquentation des villes énormes » a inspiré plus d’un poème du recueil.

Le poète parle, dans « Un plaisant », à propos de « l’explosion du nouvel an », d’un « chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort ». Paris, comme chez Scarron, se signale par son grand bruit, son « tohu-bohu » et son « vacarme ».

Baudelaire est également attentif au petit peuple de ces villes, aux vieillards, mendiants, « éclopés de la vie » :

« Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! — Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus […] »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Les petites vieilles », Wikisource.

3. Guillaume Apollinaire

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La tour Eiffel entourée de feux d’artifice (Pixabay)

Apollinaire est également un poète très parisien. Il suffit de lire les premiers vers de « Zone », poème liminaire d’Alcools, pour s’en rendre compte :

« À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation »

N’oublions pas non plus le très célèbre « Pont Mirabeau » :

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure »

4. Le premier recueil de Jean-Michel Maulpoix

Il me semble que c’est surtout dans le premier recueil de Jean-Michel Maulpoix, Locturnes, publié en 1978, qu’apparaît une inspiration parisienne. C’est, par exemple, un poème sur le métropolitain :

« […] Métropolitain, machine à faire semblant de connaître du monde, de se frotter les os, se multiplier, s’étreindre, se croître. Cercueil de fer capitonné, rayonnant d’électricité, soudé et boulonné sur toutes les coutures, luisant de laque; teint verdâtre fardé de jaune, yeux blancs à l’avant, rouges à l’arrière. Dedans jour après nuit pour descendre et remonter, rien pour rêver, hormis de trop jolies jupes plissées en fleurs où la campagne et l’enfance font tapisserie. […] »

Jean-Michel Maulpoix, Locturnes, Paris, Lettres nouvelles/Maurice Nadeau, p. 39.

C’est aussi dans Locturnes que se trouve une prose sur le « chemin des Tuileries » :

« Je connais par cœur le chemin des Tuileries. Au temps du lycée, j’y descendais souvent après les cours avec des camarades. Nous parlions fort en lançant des mots candis d’orge et de confiture. Cet automne, le Parc est vide. Assis entre la marchande de bonbons et le bassin qui miroite, je rêve de partir en voyage. De tous côtés, Paris bouge et s’affole comme une vieille femme saisie d’une soudaine jeunesse et qui voudrait changer de sexe pour approcher le ciel de plus près. Aux Halles, elle relève ses jupes, tandis qu’à Montparnasse ou à la Défense, elle allume des cierges d’acier pour fêter les crépuscules d’un premier anniversaire. L’Arc de Triomphe et la Tour Eiffel sont des bijoux d’enfants face à ces chandeliers de perles. La grande dame ne sait plus le nom de ses passants. Il y a pourtant quelques poètes qui prennent encore au petit jour leur cuite de lumière sur le parapet du Pont-Neuf. » (p. 46)

Cette personnification de Paris joue avec les différents monuments de la capitale tout en la rendant très vivante. Paris semble finalement une vieille ville, un peu fatiguée, mais qui a encore des rêves et des désirs.

5. Le Paris de Marie-Claire Bancquart

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La Seine (Pixabay)

Marie-Claire Bancquart est une spécialiste de Paris, puisqu’elle a consacré plusieurs essais à la présence de cette ville dans la littérature française : Paris Belle époque, Paris fin-de-siècle, Paris des surréalistes et enfin Paris de 1945 à nos jours. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que la capitale apparaisse également dans son œuvre poétique.

« Paris, c’est de la Seine et des pavés. Paris reflets, Paris solitude. Pas de plage dessous.

La Seine : une rivière pas très peuplée. Une péniche. Ailleurs, un bateau-mouche où les plus de soixante-cinq ans peuvent embarquer pour trois fois rien. Merci, la Compagnie !

Merci, le chien sale sur le pont impeccable de la péniche. (On dit quoi ? Merci mon chien ? Oui, justement.) Sale. Il est allé dans la soute au charbon. Il me donne le bonjour d’égale à égale.

Pour ce qui est des humains, sur ce bateau, je ne me sens pas dans le ton.

La solitude s’affirme parmi les casquettes des étrangers en visite et des enfants que, pour leur gouverne, on va insérer dans la fente de la ville, copieusement commentée au mégaphone. »

Marie-Claire Bancquart, Explorer l’incertai, Coaraze, L’Amourier, 2010, p. 36.

Le poème se poursuit ensuite en filant l’image de la fente, interstice que sont aussi certaines rues désertes, inconnues du grand public, et pourtant chargées d’Histoire. Interstice qui traduit bien l’entre-deux dans lequel se trouve la poète, qui ne se trouve « pas dans le ton » de ses semblables, en perpétuel décalage, plus proche d’un humble chien errant que de la foule des touristes.

Faites votre choix !

Chers lecteurs, c’est à vous de faire votre choix ! Quel est, pour vous, le poème qui illustre le mieux Paris ? Ou celui que vous préférez ? A moins que vous ne vouliez en citer d’autres…

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2 réflexions au sujet de « Paris vu par les poètes »

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