Un poème contemporain : « Les rainettes, le soir » d’Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy fait partie, avec Philippe Jaccottet, Jacques Dupin ou encore André du Bouchet, de ces poètes contemporains qui apparaissent sur la scène poétique française d’après-guerre en prenant le contre-pied du surréalisme qui avait dominé la première moitié du siècle. Son premier recueil, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, a été suivi par de nombreux autres. Je vous propose aujourd’hui de découvrir le premier poème des Planches courbes.

« Rauques étaient les voix
Des rainettes le soir,
Là où l’eau du bassin, coulant sans bruit,
Brillait dans l’herbe.

En rouge était le ciel
Dans les verres vides,
Tout un fleuve la lune
Sur la table terrestre.

Prenaient ou non nos mains,
La même abondance.
Ouverts ou clos nos yeux,
La même lumière. »

Yves Bonnefoy, « Les rainettes, le soir », I, dans Les planches courbes,
dans l’édition de poche de la collection « Poésie/Gallimard », Paris, 2003-2005, p. 11
(première édition, Mercure de France, 2001).

Simplicité de la situation et du vocabulaire

Il est possible que ce poème ait trouvé son origine dans une situation de la vie courante dont Yves Bonnefoy aurait été le témoin. Toujours est-il qu’il est question d’un moment paisible, le soir, à l’heure où les grenouilles coassent et où le ciel se couche. Il s’agit donc d’un poème descriptif, comme en témoignent les verbes à l’imparfait.

Cette situation proche du quotidien, presque banale, est portée par un vocabulaire tout aussi simple. Ici, nulle recherche du mot rare, nulle volonté de briller par l’emploi de tournures clinquantes, nulle emphase.

Un instant paisible

Cependant, simplicité ne veut pas dire simplisme. Bien entendu, Yves Bonnefoy ne parle pas pour ne rien dire, et s’il nous décrit ce moment-là (que ce dernier ait été vécu ou qu’il soit imaginaire) plutôt qu’un autre, c’est pour une raison.

On peut supposer que c’est pour souligner la sérénité de cet instant, marqué par le silence (« sans bruit ») et par la beauté (« brillait dans l’herbe »). Un moment d’ « abondance » et de « lumière ».

« La même abondance », « la même lumière », que nous ouvrions ou non les mains, que nous ouvrions ou fermions les yeux : ce parallélisme de construction en fin de poème donne l’impression d’un don généreux de la nature, généreux en ce qu’il a lieu quoi que nous fassions.

Cette contemplation du bassin au crépuscule ouvre sur une dimension cosmique : voici que le « ciel », la « lune », la « table terrestre » s’invitent dans ce paysage.

Une certaine gravité

Tout a l’air très tranquille et paisible, dans ce poème. Tout ? Mais le ciel est « rouge », couleur du sang, et les verres sont « vides ». Simple lueur du couchant se reflétant dans un verre qui n’est vide que parce que le repas est terminé ? Ou irruption d’une certaine gravité?

N’oublions pas que, grâce à l’inversion du sujet, « rauques » est le premier mot du poème, initiant une allitération en [r] qui n’est peut-être que l’harmonie imitative du chant des grenouilles, mais qui est peut-être aussi l’image sonore d’une forme de gravité dans le poème.

Une certaine solennité accompagne ainsi la description de cet instant paisible, et en fait quelque chose de plus qu’une simple scène banale. On notera, en ce sens, le pluriel de l’adjectif possessif « nos », pouvant désigner l’espèce humaine entière, et la présence du mot « Et » en tête de vers : « Et rouge était le ciel ».


(Image d’en-tête : Une grenouille, Saguari/Pixabay, libre de réutilisation)

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