Le moins connu des poèmes saturniens

De Paul Verlaine, certains poèmes sont très connus : je pense à « Chanson d’automne » ou à « Mon rêve familier », par exemple. D’autres, en revanche, le sont moins. Je me suis ici fondé sur le nombre de résultats dans un moteur de recherches pour déterminer le moins connu des Poèmes saturniens. Il s’agirait, si l’on en croit ces chiffres, de Sub urbe.

Sub urbe, cela veut dire « sous la ville », de urbs, urbis, la ville, ici à l’ablatif. Et qu’y a-t-il, sous la ville ? Des morts…

« Les petits ifs du cimetière
Frémissent au vent hiémal,
Dans la glaciale lumière.

Avec des bruits sourds qui font mal,
Les croix de bois des tombes neuves
Vibrent sur un ton anormal.

Silencieux comme les fleuves,
Mais gros de pleurs comme eux de flots,
Les fils, les mères et les veuves,

Par les détours du triste enclos,
S’écoulent, — lente théorie,
Au rythme heurté des sanglots.

Le sol sous les pieds glisse et crie,
Là-haut de grands nuages tors
S’échevèlent avec furie.

Pénétrant comme le remords,
Tombe un froid lourd qui vous écœure,
Et qui doit filtrer chez les morts,

Chez les pauvres morts, à toute heure
Seuls, et sans cesse grelottants,
— Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! —

Ah ! vienne vite le Printemps,
Et son clair soleil qui caresse,
Et ses doux oiseaux caquetants !

Refleurisse l’enchanteresse
Gloire des jardins et des champs
Que l’âpre hiver tient en détresse !

Et que, — des levers aux couchants,
L’or dilaté d’un ciel sans bornes
Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes ! »

Paul Verlaine, « Sub urbe », Poèmes saturniens, d’après Wikisource.

 Un décor lugubre

Le premier tercet plante un décor lugubre : Paul Verlaine nous emmène dans un « cimetière » où règne un froid glacial. L’adjectif « hiémal », peu courant, se rapporte à l’hiver (du latin hiems, hiemis, « l’hiver »).

Ce décor lugubre se nimbe d’une dimension fantastique lorsque le poète ajoute, dans le deuxième tercet, que les croix de bois « vibrent sur un ton anormal ». Il faudra attendre encore deux tercets pour comprendre que cette énigmatique vibration est provoquée par le passage des familles en sanglots.

La peinture de ce décor se poursuit ensuite : « triste enclos », « nuages tors », « froid lourd »… C’est une description très vivante, hyperbolique : Paul Verlaine ne décrit du cimetière que ce qui permet d’en intensifier la dimension lugubre, et en utilisant des termes très forts. C’est ainsi que le poète dit que le sol « crie », exagérant ainsi métaphoriquement le bruit provoqué par la marche.

De même, le terme de « furie », pour parler des formes des nuages, peut être relié avec les créatures mythologiques du même nom (les Furies, correspondant aux Érinyes grecques).

Le « rythme heurté des sanglots »

Puisque le poète évoque lui-même la notion de « rythme », à travers le « rythme heurté des sanglots », il importe de s’y arrêter.

Paul Verlaine fait le choix de tercets dont le premier et le troisième vers riment entre eux, et donc le deuxième vers rime avec le premier et le troisième vers du tercet suivant. Dès lors, on ne peut pas appeler ces tercets des « strophes », puisqu’une strophe est une unité non seulement graphique mais aussi rimique. Dès lors, les tercets s’enchaînent les uns dans les autres, dans un système qui ne prend fin que par l’isolement du dernier vers qui permet de clore la succession des rimes.

Surtout, ces vers sont des octosyllabes dont un certain nombre ne peuvent être considérés tels qu’en jouant de la diérèse : autrement dit, on frôle l’impair. « Frémissent au vent hiémal », par exemple, doit être lu « hi-é-mal » pour qu’on ait bien nos huit syllabes. De même pour « lu-mi-ère » au vers suivant. On est donc à  la limite d’un vers impair qui soulignerait la dissonance lugubre des « sanglots ».

« Les morts, les pauvres morts »

La répétition « chez les morts, / Chez les pauvres morts » est une marque d’insistance qui redouble le son placé à la rime. L’ajout de l’adjectif « pauvres » montre bien que Paul Verlaine attribue aux morts, sensibles au froid glacial et « grelottants », une certaine capacité de ressentir.

Ceux-ci n’apparaissent pas comme des fantômes terrifiants. Il n’y a pas lieu de les craindre mais de les plaindre. « Qu’on les oublie ou qu’on les pleure », les voilà opprimés par ce « froid lourd qui vous écœure ».

Que revienne le printemps !

Les trois derniers tercets se singularisent par leur isotopie du printemps. Sur le mode du souhait et de la prière, marqué par les subjonctifs, Paul Verlaine appelle de ses vœux le retour du printemps. Aussi le lexique employé prend-il, en fin de poème, le contre-pied de ce qui précède. Là où les deux premiers tiers du poème étaient marqués par l’hiver, le froid, le silence, voici que le poète chante désormais le printemps, la chaleur du soleil, le chant des oiseaux.

Le détachement du dernier vers signale sa particularité. En un sens, tout le poème se condense dans ce dernier vers : « Chers endormis, vos sommeils mornes ! ». L’irruption de la deuxième personne du pluriel montre que, pour la première fois, le poète s’adresse directement aux morts. On comprend alors le but de la prière : le poète formule le souhait que le printemps revienne afin que celui-ci « berce de parfums et de chants » les « sommeils mornes » des morts.

Il y a sans doute une forme de familiarité dans le fait de s’adresser aux morts en les apostrophant par un « chers endormis ». Ce dernier vers crée ainsi la surprise. Là où les morts sont, ordinairement, des présences inquiétantes, voire terrifiantes, ils apparaissent ici comme des amis, des personnes chères. Le terme d' »endormis » apparaît comme un euphémisme qui atténue la réalité de la mort et permet ainsi la communication, les morts faisant ainsi partie du même monde que le nôtre.

On peut même se demander si le poète ne s’identifie pas quelque peu à ces morts. Après tout, il ne s’adresse qu’à eux, et non aux vivants — les « fils, les mères et les veuves » évoqués plus haut dans le poème. Peut-être le poète partage-t-il avec eux une même mélancolie « morne » qui aurait bien besoin d’un retour du printemps. Mais là, on quitte peut-être le domaine du commentaire pour se risquer trop avant dans l’interprétation…

Publicités

3 réflexions au sujet de « Le moins connu des poèmes saturniens »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s