« Votre muse est dans son printemps »

Je vais vous parler d’un poème que j’ai trouvé sur Google Books au hasard d’une recherche. Le nom de l’auteur n’est pas des moins intéressants, mais lisez d’abord le poème, je révélerai l’auteur ensuite…

Je cite ce poème en modernisant l’orthographe et sans pouvoir respecter les retraits qui signalent les vers de longueurs différentes :

« Votre muse est dans son printemps,
Elle en a la fraîcheur, les grâces,
Et les hivers, les froides glaces,
N’ont point fané les fleurs qui font ses ornements.

Ma muse sent le poids des ans ;
Apollon me dédaigne ; une lourde Minerve
A force d’animer ma verve,
En tire des accords faibles et languissants.

Pour vous le dieu du jour, Apollon votre père,
Vous obombra de ses rayons,
De ce feu pur, élémentaire,
Dont l’ardeur vous soutient en toutes les saisons.

Le feu que jadis Prométhée
Ravit au souverain des dieux,
Ce mobile divin dont l’âme est excitée
M’abandonne, et s’élance aux cieux.

Le génie éleva votre vol au Parnasse :
Au chantre de Henri-le-Grand,
Au-dessus d’Homère et d’Horace,
Les muses et les dieux assignèrent le rang.

Mars, auquel je vouai ma jeunesse imprudente,
M’éblouit par l’éclat de ses brillants héros ;
Mais, usé par ses durs travaux,
Je vieillis avant mon attente.

Quand nos foudres d’airain répandent la terreur,
Que la mort suit de près le tonnerre qui gronde,
Héros de la Raison, vous écrasez l’Erreur,
Et vos chants consolent le monde.

Un guerrier vieillissant, fût-il même Hannibal,
En paix voit sa gloire éclipsée :
Ainsi qu’une lame cassée,
On le laisse rouiller au fond d’un arsenal.

Si le Destin jaloux n’eût terminé son rôle,
On aurait vu le Tasse, en dépit des censeurs,
Triompher dans ce Capitole
Où jadis les Romains couronnaient les vainqueurs.

Mais quel spectacle, ô ciel ! je vois pâlir l’envie ;
Furieuse, elle entend, chez les Sybaritains,
Que la voix de votre patrie
Vous rappelle à grands cris des monts helvétiens.

Hâtez vos pas, volez au Louvre,
Je vois ici la pompe et le jour solennel
Où la main de Louis vous couvre,
Aux vœux de ses sujets, d’un laurier immortel. »

Pas mal, quand même hein ? Ce poème, vous le trouverez ici et ici, c’est-à-dire dans la correspondance de Frédéric II avec Voltaire, dans une édition numérisée par Google. Et ce poème n’est pas de la main du philosophe français, mais bien de celle du roi de Prusse. Ce poème est donc un témoin d’une époque où les rois d’Europe correspondaient en français avec des philosophes, et où ils s’échangeaient des poèmes.

Un poème de Frédéric II, roi de Prusse

Frédéric II de Prusse, par Anton Graff (Wikimedia)
Frédéric II de Prusse, par Anton Graff (Wikimedia)

Le poème est daté du « 11 février 1775 » dans la première des deux sources sus-mentionnées, et du « 12 février » dans la deuxième. Cette année-là, Voltaire, né en 1694, avait 81 ans, et il mourra trois ans plus tard, en 1778. De son côté, Frédéric II, né en 1712, n’avait que 63 ans, et il décédera en 1786 à l’âge de 74 ans. Les deux hommes étaient amis et ont échangé une abondante correspondance.

Dans ce poème, Frédéric II fait l’éloge de son ami, sur un mode emphatique et hyperbolique qui place l’écrivain-philosophe « au-dessus d’Homère et d’Horace », ce qui n’est pas rien. Voltaire, pourtant nettement plus âgé, se voit constamment attribuer les signes de la jeunesse, tandis que le locuteur se représente comme un guerrier fatigué. Ce doit être un signe d’admiration et de grande modestie, qu’un roi se peigne lui-même sous un jour plus humble que son interlocuteur.

Un témoignage d’amitié

Voltaire par Houdon (Wikimedia, Sarah Stierch, libre de réutilisation)
Voltaire par Houdon (Wikimedia, Sarah Stierch, libre de réutilisation)

Si le poème n’est pas sans solennité, son ton demeure assez léger, en partie grâce au choix de vers hétérométriques qui atténuent la pesanteur de l’alexandrin en le faisant côtoyer des octosyllabes. Le roi avoue  avec une humilité touchante sa vieillesse et sa faiblesse tant sur le plan physiologique que sur le plan artistique, puisqu’il se déclare abandonné des Muses et des forces d’Apollon. Il me semble que s’exprime dans ce poème une amitié sincère.

Celle-ci n’est pas dissimulée par les nombreuses références mythologiques qui ne sont que des conventions en usage à cet époque. Depuis la Renaissance, les poètes puisent abondamment dans le répertoire mythologique antique. Il s’agit d’une culture commune aux deux amis. Les références aux Muses, à Apollon, à Minerve, à Prométhée, à Mars s’accompagnent de la mention de personnages historiques telles que le conquérant Hannibal, les écrivains antiques Homère et Horace, l’écrivain italien Torquato Tasso, dit « le Tasse ».

Le « laurier immortel » de Voltaire

Les deux derniers vers semblent faire allusion à un événement précis ; il faudrait lire davantage la correspondance des deux hommes pour mieux comprendre ce à quoi fait référence le poème. Apparemment, le philosophe de Ferney aurait été appelé au Louvre par le Roi de France pour y recevoir une décoration ou une distinction. Les deux phrases de la lettre de Frédéric II à Voltaire semblent appuyer cette interprétation : « Je compte de recevoir bientôt de vos lettres datées de Paris. Croyez-moi, il vaut mieux faire faire le voyage de Versailles que celui de la vallée de Josaphat. »


(Image d’en-tête : Nicolas Poussin, L’Inspiration du poète, musée du Louvre, image Wikipédia libre de réutilisation)

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