Une phrase de Rimbaud

Ecrire un article à propos d’une seule phrase, c’est le pari que je m’assigne aujourd’hui pour ce billet. Mais cette phrase, ce n’est pas n’importe laquelle puisqu’elle est de Rimbaud :

« Je sais aujourd’hui saluer la beauté. »

C’est par cette phrase que se termine « l’Alchimie du verbe », deuxième des « Délires » d’Une Saison en Enfer. C’est une phrase remarquable, qui justifiait bien, à elle seule, que j’y consacre un billet. Jugez plutôt.

1. Un écho au début de la Saison

Cette dernière phrase de « l’Alchimie du verbe » fait écho aux premières lignes de la Saison :

« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l’ai trouvée amère — Et je l’ai injuriée. »

Arthur Rimbaud commence ainsi par avouer au passé avoir « injurié » la Beauté, avant de conclure au présent qu’il sait désormais « saluer la Beauté ». C’est l’une des (multiples) façons d’interpréter la Saison en Enfer : cette saison ne durerait précisément qu’une saison, ce serait un épisode de « délires » suivi d’un retour à la raison, et le poète serait revenu de ses prétentions poétiques. Cependant, on peut se demander si, malgré tout, cette façon de décrire au passé cette « alchimie du verbe » n’est pas une posture permettant de faire passer pour un aveu d’échec ce qui serait en réalité un art poétique défendu avec distance, ironie et détachement.

2. Le rythme de la phrase

Si la phrase est donc intéressante par sa position dans l’économie de la Saison et donc par ce qu’elle dit du sens global du recueil, elle est aussi très agréable à l’oreille et, à mon sens, très proche de la perfection. Il suffit de l’oraliser pour s’en rendre compte :

« Je sais | aujourd’hui || saluerla beauté. »

Ces barres verticales notent les pauses rythmiques qui me paraissent les plus probables. On se rend compte qu’il s’agit presque d’un alexandrin blanc, puisqu’on est à onze syllabes. Mais onze ne sont pas douze : il n’est pas certain qu’Arthur Rimbaud soit réellement prêt à s’agenouiller devant la beauté classique. Le rythme mime donc, pour une part, l’harmonie équilibrée, tout en introduisant un petit décalage, un zeste d’impertinence.

Il n’en reste pas moins que la phrase présente une grande harmonie : équilibre de la portion montante de la phrase (protase) avec la portion descendante (apodose), assonance des finales des groupes rythmiques en [é], allitération en [s] pour sais et saluer, en [ʒ] pour je et aujourd’hui… Et à l’acmé de la phrase, on trouve cet [i] qui tranche avec tous les autres sons de la phrase, comme pour rendre ce point d’inflexion encore plus visible.

On voit donc que le fait d’écrire en prose n’empêche pas une phrase de posséder de grandes qualités poétiques. Et que la langue française est loin d’être sans rythme et sans accents, comme n’a cessé de l’affirmer Henri Meschonnic.

3. La composition de la phrase

Allons plus loin. La phrase commence avec un « Je sais », donc une affirmation forte de soi-même et de ses capacités, pour se terminer avec un « saluer la beauté », donc une révérence envers la beauté. Du début à la fin de la phrase, se rejoue donc le parcours de l’affirmation de soi à l’effacement qui est aussi celui de l’Alchimie du verbe toute entière, puisque le texte commence par « A moi. L’histoire d’une de mes folies » pour se terminer par cette phrase. Je ne suis pas sûr que ce soit surinterpréter la phrase, que de dire qu’en plaçant le « Je » et la « Beauté » à ses extrémités, Arthur Rimbaud souligne le face-à-face de l’un et de l’autre.

Bref, si vous connaissez mal Rimbaud, lisez-le, il est dans toutes les bibliothèques, et son œuvre est aussi lisible sur Internet. Pour ma part, j’ai utilisé l’édition des Poésies, Une saison en enfer et Illuminations, préfacée par René Char et établie par Louis Forestier, éditée chez Gallimard dans la collection Folio classique (2008).

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