Un thème, trois poètes

Le thème de l’amour est sans doute l’un des plus féconds en poésie, et il est intéressant d’étudier la façon dont il se décline à travers les âges. Bien sûr, un tel sujet nécessiterait bien davantage qu’un billet de blog. Ce sera ici l’occasion pour moi de présenter trois poèmes très célèbres, qui, tous trois, abordent ce thème par la menace du flétrissement de la jeunesse.

1. Pierre de Ronsard, « Mignonne allons voir… »

Pierre de Ronsard, par François Séraphin Delpech, v. 1825 (Source : Wikimedia commons)
Pierre de Ronsard, par François Séraphin Delpech, v. 1825 (Source : Wikimedia commons)

Qui n’a pas déjà entendu parler de ce poème ? Il est l’un des plus célèbres poèmes de Ronsard. Quelques clics sur Wikisource permettent de retrouver la référence exacte de ce poème : il s’agit de la XVIIe des Odes de Ronsard. C’est en octosyllabes que le poète de la Pléiade compare sa bien aimée à une rose que le temps menace de flétrir.

« Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée.
Et son teint au vostre pareil. […] »

Ainsi le caractère éphémère de l’existence plaide-t-il pour que nous en savourions chaque instant. Le poème se termine par une exhortation à « cueillir votre jeunesse » qui n’est pas sans évoquer le carpe diem épicurien :

« Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté. »

2. Charles Baudelaire, « Une charogne »

Charles Baudelaire (Wikimedia Commons)
Charles Baudelaire (Wikimedia Commons)

C’est en des termes nettement moins flatteurs que Charles Baudelaire, au XIXe siècle, se prête à un exercice semblable. Cette fois-ci, ce n’est pas à une fleur en passe de se flétrir que le poète compare sa bien aimée, mais à une charogne, autrement dit à un cadavre :

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux, »

Et Baudelaire prend un malin plaisir à décrire cette « charogne infâme », en en faisant une sorte de spectacle : le poète parle d’une « carcasse superbe » (oxymore !), qui « pétille », que l’on voit « comme une fleur s’épanouir ». Rien ne nous est épargné : vrombissement des mouches, grouillement des asticots (la carcasse « vivait en se multipliant »), morceau dévoré par un chien… La description est si vivante qu’il ne me semble pas interdit de parler d’hypotypose.

Et de même que Ronsard comparait la rose à la femme aimée, Baudelaire n’hésite pas à rappeler à sa destinataire :

« Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui, telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés ! »

De Ronsard à Baudelaire, la modernité est passée par là. La poésie s’écarte des sentiers traditionnels et il apparaît qu’elle peut traiter de tous les sujets, y compris les plus sordides. Aussi les termes mélioratifs désignant la femme aimée côtoient-ils sans cesse les vocables associés au pourrissement du cadavre. Ici, nulle invitation épicurienne à cueillir la jeunesse, mais l’affirmation par le poète que celui-ci, grâce à son talent d’écrivain, peut triompher par le verbe de la mort. En effet, c’est bien la première personne, le « je », qui se présente comme conservateur de « la forme et l’essence divine », comme si les mots permettaient de fixer, d’éterniser une beauté par définition éphémère.

Vous pourrez trouver le texte du poème sur Wikisource.

3. Raymond Queneau, « Si tu t’imagines… »

Raymond Queneau est un poète du XXe siècle, membre fondateur de l’OuLiPo, ou « Ouvroir de littérature potentielle ». Lui aussi a repris le même topos du flétrissement de la jeunesse, mais dans un langage plus familier, et avec une orthographe qui se calque sur l’oral.

On peut trouver le texte de ce poème sur le site bacfrancais.com, où il est accompagné d’un bref commentaire composé.

Et puisque ce poème a été chanté par Juliette Gréco, laissons la chanteuse vous l’interpréter, via cette vidéo trouvée sur YouTube :

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