Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)

Le poème d’à côté : Charles Baudelaire

On ne cite pas souvent le poème de Baudelaire intitulé « L’homme et la mer », quatorzième poème des Fleurs du mal, qui se trouve non loin du sonnet très connu de « La vie antérieure ». Voilà donc un choix tout trouvé pour notre rubrique « Le poème d’à côté ». Laissons donc la parole à Baudelaire…

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables ! »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « L’homme et la mer » (XIV).

S’il est une figure qui travaille l’ensemble du poème, c’est celle du parallèle, filé tout au long des quatre strophes, entre l’homme et la mer.

Un constant parallèle

Dans la première strophe,

  • les deux termes apparaissent dès le premier vers, soulignés par leur position aux deux extrémités ;
  • ils sont ensuite noués sous la forme du chiasme : « La mer / ton miroir // tu (…) ton âme / sa lame«  ;
  • ils sont rapprochés à l’aide de comparaisons : « ton esprit n’est pas un gouffre moins amer ».

Ce parallèle affirme une grande proximité entre « l’homme libre », d’une part, et « la mer », d’autre part, confirmant ainsi la métaphore du miroir placée au centre de la strophe : lorsqu’il regarde la mer, c’est sa propre âme que l’homme contemple.

Dans la deuxième strophe, qui file la métaphore du miroir, l’homme et la mer deviennent plus encore indistincts, puisque l’expression « ton image » désigne à la fois la mer et l’homme (puisque celui-ci se reflète dans celle-là). On observe même une inversion des termes : Baudelaire emploie le terme de « rumeur », qui conviendrait très bien à la mer, pour désigner le bruit du cœur, tandis qu’il désigne le bruit du ressac par l’expression « cette plainte indomptable et sauvage », qui pourrait évoquer des soupirs humains. Cette figure de style s’appelle une hypallage.

La troisième strophe marque l’aboutissement de ce rapprochement, puisque l’homme et la mer sont désormais rassemblés à travers des expressions communes : « vous », « tous les deux », « vos secrets ». Le parallélisme de construction faisant se succéder une apostrophe, puis une phrase négative commençant par « nul », participe également de cet effort de rapprochement. Là encore, on peut penser que Baudelaire use de l’hypallage, puisqu’il parle d’ « abîmes » à propos de l’homme, et de « richesses intimes » à propos de la mer.

La quatrième strophe poursuit ce rapprochement à la deuxième personne du pluriel, en terminant par un rythme binaire qui désigne l’homme et la mer non pas séparément, mais ensemble : « Ô lutteurs éternels, ô frères implacables ».

On l’aura compris, l’un des buts de Baudelaire dans ce poème est d’identifier absolument l’homme et la mer, depuis la métaphore initiale du « miroir » qui en fait des reflets l’un pour l’autre, jusqu’au terme final de « frères » qui montre bien leur parenté. Mais qu’est-ce qui justifie ce rapprochement ?

Une même étrangeté

Regardons un peu les adjectifs utilisés par Baudelaire : « amer », « infini », « indomptable », « sauvage ». Baudelaire parle d’ « abîmes », de « richesses intimes », de « secrets ». Autrement dit, la mer de ce poème n’est pas une eau lisse et transparente. Ce que Baudelaire retient de la mer, c’est qu’elle est mystérieuse, profonde, inquiétante. De la même manière, l’âme est insondable et énigmatique. Si le poète construit, tout au long des quatre strophes, un constant rapprochement de l’âme et de la mer, c’est donc pour souligner leur même étrangeté.

Des frères ennemis

Tout le poème prépare la quatrième et dernière strophe, où l’adverbe « cependant » annonce la surprise : l’homme et la mer, que tout rapproche, sont pourtant d’éternels ennemis. Et c’est un combat sans merci que se livrent les deux figures, comme le souligne le rythme binaire « sans pitié ni remords », que le poète fait rimer avec « le carnage et la mort ». Aussi les derniers mots du poème — « frères implacables » — résonnent-ils comme un oxymore qui traduit à la fois leur proximité et leur rivalité. L’idée que ce combat dure depuis « des siècles innombrables » érige celui-ci en duel mythique.

Que de chemin parcouru, dès lors, entre le premier vers — « Homme libre, tu chériras la mer ! » –, injonction d’aimer ou d’adorer la mer-miroir de l’âme, et le dernier vers, qui lui aussi est une phrase exclamative, et qui célèbre l’homme et la mer comme des frères ennemis !


Pour en savoir plus


Image d’en-tête : Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)

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