Connaissez-vous François Jacqmin ?

C’est assurément un poète qui mérite d’être connu. François Jacqmin (1929-1992), que j’ai découvert grâce au chercheur Gérald Purnelle, propose dans Le livre de la neige une poésie méditative, circonspecte à l’égard des pouvoirs du langage, toute attachée à dire l’expérience de la neige. C’est une suite de poèmes relativement brefs, de dix vers chacun, où tout artifice poétique semble avoir voulu être gommé : ni rimes, ni isométrie, peu d’images, un « je » discret. Ne reste que l’essentiel.

Un exemple de cette parole épurée :

« Lorsque la neige cessa de tomber, il neigeait
encore.
Un poudroiement minutieux ajoutait
une frise posthume à l’œuvre de la blancheur.
Dans les zones indéfinies de la conscience,
on ressentait
la présence d’infimes froissements, comme une sorte
de mouvement abrasif du rien.
Tout tenait dans la plus petite fraction du possible. » (p. 47)

Il n’est pas ici question de la neige qui chute à gros flocons, mais de celle, plus subtile, que l’on perçoit à peine lorsque « la neige cessa de tomber », un « poudroiement minutieux » et presque infime. D’emblée, le poète semble scruter l’invisible. Et le parallèle avec la « conscience » le montre bien : il est question de « zones indéfinies », d' »infimes froissements », donc de micro-états de conscience, ordinairement non pris en compte. La succession des mots « rien » et « tout » n’est pas sans saveur. La dernière phrase possède une fonction de « chute », en clôturant le poème sur l’image de l’infinité (« tout ») contenue dans le plus infime.

Un autre exemple, pioché un peu au hasard, pour montrer que ce recueil ne parle pas que de neige :

« On commence un vers comme on dit bonsoir
à un passant.
On dépouille
furtivement celui-ci de son histoire.
On lui fait de silencieux reproches au sujet
du temps
qu’il a perdu à n’avoir pas été nous.
Puis on découvre que notre soliloque ne s’adresse
à personne.
C’est à ce moment que débute le destin du poème. » (p. 46)

Belle réflexion, non dénuée d’humour, sur ce que c’est qu’écrire de la poésie, et sur la propre pratique du poète. Parole adressée à un inconnu ou soliloque sans destinataire ?

Troisième exemple, là encore pioché au hasard :

« Il ne reste plus rien dont on veuille se faire
une opinion.
On ne demande plus aux choses de pâlir
devant une définition.
Nous ne donnons plus à l’univers son contrepoids
de réponses.
Sans faire de bruit,
la nuit et l’entendement échangent leur cécité.
On se sent
enfin aussi parfaitement cohérent que le néant. » (p. 86)

Peut-être y a-t-il quelque chose de la Vanité (ces œuvres d’art destinées à rappeler à l’homme qu’il est mortel) dans ce poème où le « néant » semble la vraie mesure de l’homme. L’entendement humain se révèle aussi aveugle que la nuit. « Opinion », « définition », « réponses » marqueraient la prétention de l’homme à savoir ou croire savoir. A travers les phrases négatives, ce poème se dépouille — et nous dépouille peut-être avec lui — de cette prétention, jusqu’au dénuement mis en relief par le mot final.

Ce qui me séduit dans cette poésie, comme aussi dans celle, par exemple, de Jaccottet, c’est son exigence d’authenticité, son refus de toute exubérance inutile, au profit d’un langage simple, immédiatement accessible, et néanmoins porteur d’une réflexion véritable.

Pour ceux qui voudraient aller plus loin, vous pouvez lire une présentation de François Jacqmin sur le site « Culture » de l’université de Liège, par Gérald Purnelle, ou encore, du même auteur, cet article de la revue Textyles sur les « Formes de François Jacqmin ».

Chers lecteurs, ne partez pas sans me dire lequel de ces trois poèmes vous avez préféré… L’espace des commentaires est à vous !


(Image d’en-tête : un paysage enneigé, par Jamoluk, Pixabay, libre de réutilisation)

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7 réflexions au sujet de « Connaissez-vous François Jacqmin ? »

  1. « la nuit et l’entendement échangent leur cécité » m’a particulièrement remué les méninges, a dessillé mon regard !
    Comme si une terrible et indépassable caverne de l’âme empêchait l’esprit empreint de mysticisme d’aspirer à la lumière, en contrepoids de cette vie intérieure intense qu’on ressent chez l’auteur

    Merci de nous avoir vanté les bienfaits de cette poésie, une poésie intimiste, qui tend à nous sortir du simple cadre humain.

    Aimé par 1 personne

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