Qu’est-ce que la poésie ?

Qu’est-ce que la poésie ? Vaste question, à laquelle je ne répondrai pas en une seule fois ! Vous avez déjà pu trouver, dans un précédent billet, plusieurs citations de poètes contemporains qui tentent de définir la poésie. Aujourd’hui, j’avance un peu plus loin dans la réflexion, en procédant par tâtonnement : je préciserai ce que la poésie n’est pas, ce qui devrait permettre de comprendre un peu mieux ce qu’elle est.

La poésie n’est pas le vers

Molière, auteur du  Bourgeois gentilhomme  (Wikimedia Commons)
Molière, auteur du Bourgeois gentilhomme (Wikimedia Commons)

On a longtemps identifié la poésie avec la forme versifiée. Dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière, Monsieur Jourdain apprend avec étonnement que, lorsqu’il parle dans la vie de tous les jours, il fait de la prose. Son « maître de philosophie » n’a aucune hésitation : « il n’y a pour s’exprimer que la prose ou les vers ». Ces deux catégories sont présentées comme absolument étanches : « tout ce qui n’est point prose est vers ; et tout ce qui n’est point vers est prose » (Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte II, scène 4).

Il faut cependant distinguer ce qui relève de la forme, et ce qui relève du genre littéraire. L’opposition vers/prose, c’est une opposition formelle. L’opposition poésie/prose, c’est une opposition qui n’est pas seulement formelle (on pourra, pour simplifier, la dire « générique », même si la poésie n’est pas non plus un genre littéraire).

On peut très bien mettre en vers autre chose que de la poésie : un traité scientifique, une pièce de théâtre, ou même, si cela vous chante, une recette de cuisine.

A l’inverse, on sait depuis le dix-neuvième siècle que l’on peut faire de la poésie en prose. Peu après qu’Aloysius Bertrand eut inventé le poème en prose avec Gaspard de la nuit, Charles Baudelaire lui donna ses lettres de noblesse avec Le Spleen de Paris, également intitulé Petits poèmes en prose. C’est d’ailleurs une lecture que je vous recommande, car c’est l’un de mes recueils de poésie préférés, qui vous permettra de découvrir un autre Baudelaire que celui des Fleurs du Mal.

Bref, l’existence de la poésie en prose montre bien que la poésie ne peut se définir par la présence ou non de vers. Je précise au passage que le verset, le calligramme, le poème éclaté façon Coup de dés sont autant de formes qui demeurent irréductibles à la fois au vers et à la prose, infirmant ainsi les propos du maître de philosophie de Monsieur Jourdain.

La poésie n’est pas le poétique

Charles Baudelaire (Wikimedia Commons)
Charles Baudelaire (Wikimedia Commons)

Mais si la poésie n’est pas le vers, elle n’est pas non plus le « poétique ». J’utilise cet adjectif dans le sens qu’on lui donne quand on s’exclame : « C’est poétique ! » Vous remarquerez que, généralement, lorsqu’on prononce cette exclamation, on ne se trouve pas devant de la poésie, mais devant quelque chose qui fait penser à de la poésie : un beau paysage, un tableau, un sentiment, etc.

Quand on s’exclame « C’est poétique ! », on suggère qu’il existerait des sujets qui seraient, en eux-mêmes, « poétiques », au sens où ils feraient penser à des thèmes  traditionnels de la poésie : l’amour, la beauté, la mort, par exemple. Or, Baudelaire a montré dans Les Fleurs du Mal que la poésie peut parler d’un cadavre en putréfaction, dans le poème intitulé « Une charogne ».

On voit donc que la poésie ne se définit pas non plus par le choix de certains sujets dits « poétiques ». On peut très bien aborder ces sujets sans faire de la poésie, et faire un poème concernant d’autres sujets que ceux-là.

La poésie ne se définit pas davantage par le choix d’un certain lexique associé à la tradition de la poésie. Un poète comme Jean-Michel Maulpoix a employé, dans certains de ses ouvrages, des mots que l’on peut dire prosaïques, comme des noms de marques commerciales.

La poésie n’est pas la métaphore

Si la poésie ne se définit ni par le choix de la forme employée, ni par le choix du sujet évoqué ou du lexique utilisé, on pourrait être tenté de dire que la poésie se définit comme une certaine façon de parler de n’importe quel sujet. Il y aurait alors une « façon poétique » de s’exprimer, qui distinguerait la poésie des autres formes d’art. Et comme la poésie s’exprime souvent de façon imagée, on pourrait être tenté de définir la poésie comme la forme d’art qui s’exprime à travers des métaphores.

Cela marche assez bien avec certains mouvements poétiques, en particulier avec le surréalisme, mais beaucoup moins avec certaines mouvances de la poésie contemporaine, qui, précisément, se méfient des images. Les années cinquante (Bonnefoy, Dupin…) sont ainsi généralement présentées comme une période où l’on s’est détourné des voies surréalistes, au profit d’une poésie plus terre-à-terre, et plus circonspecte à l’égard des voyages métaphoriques.

Dès lors, la poésie ne se réduit pas à l’usage de métaphores, et celui-ci ne peut servir de définition à celle-là.

La poésie n’est pas le lyrisme

La forme la plus courante de poésie, au moins depuis le XIXe siècle, est la poésie lyrique. Comme l’a montré Jean-Michel Maulpoix, le lyrisme ne se définit pas seulement comme l’expression de sentiments personnels, mais plutôt, pour le dire très brièvement, comme un dialogue du moi avec l’altérité. Cette définition peut convenir à un grand nombre de poètes. Cependant, cela ne doit pas faire oublier qu’il existe aussi la poésie épique, même si elle est sans doute moins fréquemment convoquée aujourd’hui en France. Dès lors, on ne saurait non plus définir la poésie par le lyrisme.

Mais alors, qu’est-ce que la poésie ?

Une fois que l’on a éliminé toutes les possibilités précédentes, dont on a vu qu’elles ne sont valides que pour une partie seulement de la poésie, et non pour la poésie elle-même, que reste-t-il ?

Avant tout, il reste la certitude que la poésie ne se laisse pas aisément définir. Je ne suis pas certain qu’il existe de réponse définitive à cette question. Jean-Michel Maulpoix en propose plusieurs sur son site Internet, dans une page précisément intitulée « Qu’est-ce que la poésie ? ».

Denis Roche disait, de façon un peu provocante : « La poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas ». Et de fait, on ne peut figer la poésie dans une existence univoque. Peut-être la poésie est-elle toujours ailleurs que là où on veut bien l’admettre. Inadmissible, donc, en effet.

Un billet de blog ne suffirait, bien sûr, à épuiser la question, qui mériterait d’être à nouveau évoquée dans de prochains articles. Je vous cède donc à présent la parole : pour vous, qu’est-ce que la poésie ?


(Image d’en-tête : Une statue représentant une allégorie de la poésie, photographiée par Andreas Praefcke, Wikimedia Commons, libre de réutilisation, image recadrée)

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3 réflexions au sujet de « Qu’est-ce que la poésie ? »

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