Où commence et où s’arrête le contemporain ?

Lorsqu’on me demande sur quoi a porté ma thèse de doctorat, je réponds souvent, lorsque mon interlocuteur ne connaît pas l’auteur, qu’il s’agit de « poésie contemporaine ». Mais qu’est-ce que cela signifie ? Où commence et où s’arrête le contemporain ?

Le mot « contemporain » désigne bien entendu une période qui varie avec le temps : ce qui était contemporain hier ne l’est pas aujourd’hui. Comme « moderne », il est susceptible d’emplois divers.

  • La discipline intitulée « lettres modernes » désigne l’étude de la littérature de langue française. L’adjectif « moderne » se comprend par opposition à « classique », qui désigne l’étude des textes de l’Antiquité latine et grecque. Donc même un manuscrit du Moyen-Âge est, en ce sens, « moderne »…
  • Lorsqu’un historien parle, par convention, des Temps Modernes, il veut généralement parler de la période allant de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution (donc du seizième au dix-huitième siècle inclus), de François Ier à Louis XVI. Dès lors, la période suivante, du XIXe siècle à nos jours, est appelée époque contemporaine. Même si, bien sûr, aucune personne vivant aujourd’hui n’a pu rencontrer Napoléon Ier ou Victor Hugo.
  • Quand on parle de littérature contemporaine aujourd’hui, on entend généralement l’ensemble des textes littéraires publiés depuis 1945.

Cette date n’est bien sûr pas choisie au hasard, même s’il s’agit avant tout d’une rupture historique. Bien entendu, nombreux sont les écrivains qui ont écrit sur les deux versants du siècle. C’est le cas, par exemple, de René Char. Aussi entend-on plus précisément les œuvres d’écrivains qui n’ont réellement commencé à publier qu’après 1945 : par exemple, les Bonnefoy, Jaccottet, Dupin, du Bouchet émergent dans les années cinquante et constituent une génération de poètes d’après-guerre, qui prennent leurs distances vis-à-vis du surréalisme (lequel appartient plutôt à la première moitié du siècle).

Le choix de cette date n’est pas seulement une convention. La guerre mondiale a engendré un certain traumatisme parmi les populations, ce qui a eu des conséquences sur la création littéraire : théâtre de l’absurde, philosophies existentialistes, Nouveau Roman…

N’accordons cependant pas à cette date plus d’importance qu’elle n’en a sur le plan littéraire : ainsi, on n’a pas attendu la seconde guerre mondiale pour qu’apparaisse une certaine inquiétude dans la poésie occidentale (on pourra se reporter sur ce sujet aux travaux de Hugo Friedrich). On pensera par exemple au spleen baudelairien. De fait, un livre comme le Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours souligne la continuité historique de la poésie française depuis Baudelaire.

(Image : Geralt, Pixabay, libre de réutilisation)

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5 réflexions au sujet de « Où commence et où s’arrête le contemporain ? »

  1. Je me suis toujours demandé comment on allait rebaptiser « l’époque contemporaine », « l’art contemporain » et ainsi de suite d’ici deux ou trois siècles =)

    Concernant l’adjectif « moderne », il désigne dans l’histoire des idées les penseurs qui affirment la primauté de l’individu sur le collectif avec pour objectif de l’émanciper des pouvoirs autoritaires et de l’obscurantisme religieux, les théories du contrat social, toussa, ce qui fait que des penseurs de la même époque qui se sont positionnés contre eux comme Edmund Burke ne sont pas des modernes, et c’est la raison pour laquelle Jacques Généreux se définit comme « néomoderne », au sens où il entend renouer avec l’objectif d’émancipation de l’Homme mais en rompant avec les erreurs qu’il considère comme celles de modernes comme Locke ou Rousseau, à savoir penser l’individu et la société en opposition l’un à l’autre, ce qui mène soit à une société où l’individu est broyé soit à une société où les individus sont tous en concurrence les uns avec les autres.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ces précisions sur le plan de l’histoire des idées. Sur le plan esthétique, Baudelaire définissait la modernité comme la « moitié de l’art » (l’autre moitié étant l’éternel et l’immuable). La poésie s’intéresse alors à la ville (voyez les Tableaux parisiens de Baudelaire, et plus encore ses Petits poèmes en prose ), aux « éclopés de la vie » (la formule est aussi de Baudelaire)…

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