Philippe Jaccottet : une exigence de justesse

On ne présente plus Philippe Jaccottet. Il fait partie des grandes figures de la poésie contemporaine. Son œuvre a été consacrée par son inscription aux programmes de l’agrégation de lettres (2004), du baccalauréat littéraire (2010) et, plus récemment, par sa réédition dans la prestigieuse collection de la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard). Son influence parmi les poètes des générations postérieures ne fait aucun doute.

Jean-Michel Maulpoix a publié sur son site Internet un certain nombre de notes de cours sur l’œuvre de Philippe Jaccottet, fort utiles pour découvrir l’œuvre du poète. On pourra aussi lire un article de J.-P. Thibaudat sur Rue89, ou encore un article de Monique Petillon pour Le Monde, parus à l’occasion de l’édition Pléiade.

Je vais essayer à mon tour de vous présenter rapidement Jaccottet.

Une exigence de justesse

Pour Philippe Jaccottet, qui commence à publier dans un après-guerre qui s’écarte des voies surréalistes, la poésie doit tendre vers la justesse. Il s’agit donc de résister à la tentation de la facilité, qui consisterait à se payer de mots, à faire vainement miroiter de belles métaphores, à emmener son lecteur vers des mondes imaginaires et artificiels.

C’est ainsi que Philippe Jaccottet fustige la tentation de la facilité :

« facile à dire ! et trop facile de jongler
avec le poids des choses une fois changées en mots ! »

(Philippe Jaccottet, A la lumière d’hiver,
dans A la lumière d’hiver, précédé de Leçons et de Chants d’en bas
et suivi de Pensées sous les nuages
, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », p. 77)

Aussi ne trouvera-t-on pas chez Jaccottet de présentation méliorative de l’image du poète. Il n’est pas ici question de définir le poète comme un prophète ou un voyant, comme cela pouvait encore être le cas au XIXe siècle. Comme le rappelle le titre de l’un de ses recueils, Philippe Jaccottet se représente volontiers lui-même comme un Ignorant. La poésie elle-même n’est pas épargnée :

 « Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains. »

(Chants d’en bas, dans Ibid., p. 41)

Philippe Jaccottet cherche donc avant tout à ne pas être un « sentencieux phraseur » (Ibid., p. 53). Le poète ne renonce pourtant pas à parler, à « dire » :

« Dis encore cela patiemment, plus patiemment
ou avec fureur, mais dis encore,
en défi aux bourreaux, dis cela, essaie,
sous l’étrivière du temps. […] »

(A la lumière d’hiver, dans Ibid., p. 71)

Ici, la parole tâtonne, se reprend, se reformule, témoignant ainsi des doutes du poète. Certains poètes plus récents se positionnent sans doute comme des héritiers de cette exigence de justesse et d’humilité. Pour Jean-Michel Maulpoix, il s’agit de rechercher un « toucher juste » (Pas sur la neige, p. 63) :

« Désir de porter l’écriture jusqu’au point où s’efface le souci du style, cédant la place, toute la place, à ce que pourrait être la sensation d’un toucher juste, lequel est différent de la recherche du mot juste, ou plutôt implique un doute quant à sa possibilité, cherchant plutôt un singulier contact avec la langue, et voulant approcher le papier comme une peau […] »

(Jean-Michel Maulpoix, Pas sur la neige,
Paris, Mercure de France, 2004, p. 63-64)

La mort et le deuil

Cette exigence de justesse et d’humilité se justifie pleinement dans Leçons et dans Chants d’en bas, qui sont des « livres de deuil », pour reprendre l’expression qu’utilise Jaccottet lui-même dans une « note » (p. 99). Il ne s’agit pas de se répandre de façon bruyamment larmoyante, mais de dire malgré tout la douleur. Ce ton se retrouve dans A la lumière d’hiver :

« Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme d’une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée. »

(A la lumière d’hiver, dans Op. cit., p. 93)

L’éclaircie

Mais ces larmes et cette exigence de lucidité n’empêchent pas le poète de poursuivre, néanmoins, son travail, et c’est peut-être en direction d’une éclaircie qu’il se dirige, à l’image de l’ « oiseau effrayé » :

« Il parle encore, néanmoins,
et sa rumeur avance comme le ruisseau en janvier
avec ce froissement de feuilles chaque fois
qu’un oiseau effrayé fuit en criant vers l’éclaircie.
« 

(Pensées sous les nuages, dans Op. cit., p. 170)

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