La neige en poèmes

Je profite de ces derniers jours d’hiver pour vous faire découvrir quatre poèmes sur le thème de la neige.

Il y aurait bien sûr d’autres exemples possibles, comme À la lumière d’hiver de Philippe Jaccottet ou Les Gestes de la neige de Béatrice Bonhomme…

Pour l’heure, voici des poèmes de Saint-John Perse, d’Yves Bonnefoy, de François Jacqmin et de Jean-Michel Maulpoix.

1. L’ampleur lyrique des Neiges de Saint-John Perse

Saint-John Perse, de son vrai nom Alexis Leger, étant né en 1887, il n’est pas à proprement parler un poète « contemporain ». Il n’en reste pas moins que Neiges, qui n’est pas son recueil le plus connu, est l’un des plus beaux poèmes du vingtième siècle sur la neige.

Les quatre poèmes de Neiges constituent l’une des sections du recueil Exil, publié dans la collection Poésie/Gallimard à la suite de Eloges, La gloire des rois et Anabase (Gallimard, 1960).

Je vous propose un bref extrait correspondant aux deux premiers paragraphes du premier poème, en prose :

« Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l’absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linge à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l’aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l’essaim des grandes odes du silence.

Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids. Et ceux-là seuls en surent quelque chose, dont la mémoire est incertaine et le récit est aberrant. La part que prit l’esprit à ces choses insignes, nous l’ignorons. […] »

Saint-John Perse, Neiges, dans Éloges, suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1960, p. 188.

J’aime l’ampleur solennelle de ce poème, d’emblée marquée par le « Et puis » initial. La chute de neige n’est alors plus un phénomène météorologique banal, mais un événement exceptionnel. L’utilisation du pluriel « neiges » participe de ce désir de grandissement.

2. Début et fin de la neige, par Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy fait partie de ces poètes qui, nés dans les années vingt, commencent à publier après-guerre en prenant leurs distances avec le surréalisme, à l’instar de Philippe Jaccottet, André du Bouchet ou encore Jacques Dupin.

C’est dans un recueil relativement récent (1991) qu’il s’empare à son tour du motif de la neige, et sur un ton beaucoup plus simple, presque épuré, que son prédécesseur. Citons le premier poème du recueil :

« Première neige tôt ce matin. L’ocre, le vert
Se réfugient sous les arbres.

Seconde, vers midi. Ne demeure
De la couleur
Que les aiguilles des pins
Qui tombent elles aussi plus dru parfois que la neige.

Puis, vers le soir,
Le fléau de la lumière s’immobilise.
Les ombres et les rêves ont même poids.

Un peu de vent
Écrit du bout du pied un mot hors du monde. »

Yves Bonnefoy, Début et fin de la neige,
dans Ce qui fut sans lumière, suivi de Début et fin de la neige,
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1995, rééd. 2007, p. 111.

3. Le Livre de la neige de François Jacqmin

François Jacqmin est un poète belge de langue française, présenté par Gérald Purnelle sur le site Internet de la revue « Culture » de l’Université de Liège. C’est d’ailleurs ce dernier qui, en prononçant plusieurs conférences à l’Université de Nice, m’a permis de découvrir le poète.

François Jacqmin est l’auteur d’un recueil intitulé Le Livre de la neige, qui est le « dernier livre paru du vivant du poète », et qui propose à la fois, toujours selon Gérald Purnelle, « une contemplation critique de la nature, [et] une méditation sur le langage, la poésie et la pensée ».

Citons le poème de la page 19 :

« Pendant un instant inépuisable, je me suis assis près de la neige.
L’âme
qui me servait de refuge s’évanouit et devint
une immensité
appuyée sur l’immensité.
La perfection affluait et renonçait à tout recours
à la réflexion.
La neige
était à un doigt de renoncer à être neige. »

François Jacqmin, Le Livre de la neige, Paris, Editions de la Différence, 1990, p. 19.

Tous les poèmes de ce recueil ont en commun avec celui-ci leur longueur de dix vers libres. En réservant la majuscule aux seuls débuts de phrase, et non aux débuts de vers, ce vers libre se rapprocherait de la prose, s’il n’y avait de nombreux enjambements et rejets, qui instaurent des longueurs de vers très différentes.

4. Pas sur la neige de Jean-Michel Maulpoix

Pas sur la neige est l’un des recueils les plus récents de Jean-Michel Maulpoix, paru en 2004. Il séduit par sa diversité de formes, allant de fragments très brefs jusqu’à des proses de plusieurs pages, sans oublier quelques poèmes en vers libres (voir par exemple celui-ci publié sur son site Internet). Son contenu a été présenté par Laure Helms dans un article reproduit sur le site du poète.

L’ouvrage (paru aux éditions du Mercure de France en 2004) commence avec l’image d’une silhouette marchant sur la neige (p. 13) :

« Quelqu’un marcherait sur la neige, sous un ciel jaune et gris d’hiver. A pas lents, un peu lourds, qui se rapprochent ou qui s’éloignent. Juste une silhouette, enveloppée dans un manteau de laine noire. Un rudiment de signe sombre cerné par la blancheur. […] »

Jean-Michel Maulpoix a déclaré, en marge d’une journée d’études consacrée à son œuvre à la Sorbonne en 2010, que ce recueil était, parmi ses propres ouvrages, son préféré. Il s’agit en effet d’une poésie très douce, presque silencieuse, qui ne tente pas de séduire en multipliant les artifices, mais qui demeure au plus près de la neige. La mort elle-même y semble presque paisible. L’ouvrage se termine par une « poétique du brin d’herbe » qui voit réapparaître le printemps…

A propos du prélude Des pas sur la neige qui a inspiré le titre de l’ouvrage, Jean-Michel Maulpoix écrit (p. 44) :

« Une mélodie tenue presque secrète, quelques accords assourdis, parcimonieusement distribués, ces pas sont pareils à des taches sonores : ils n’ont pas de corps, ce sont des notes de musique blanche « où le cœur s’entend battre et presque s’arrêter ». »

*

J’espère que vous avez apprécié cette petite promenade poétique dans la neige…

(Image de titre : « Jour de neige », Alpha du Centaure, Flickr, libre de réutilisation)

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